Entretien avec Annouchka de Andrade, directrice artistique du FIFAM

Annouchka de Andrade est la nouvelle directrice artistique du 37e Festival International du Film d'Amiens (FIFAM). Pour cette première édition, elle commente la place toute particulière qu'occupe cette année les cinémas d'Amérique latine, notamment à l'occasion de l'Année France-Colombie, dans une programmation internationale comprenant compétitions, hommages et rencontres professionnelles.

 

Annouchka De Andrade © DR Annouchka De Andrade © DR

Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter la place qu’occupe cette année le cinéma latino-américain dans la programmation en compétition documentaire (3 films) et fiction (2 films) ?
Annouchka de Andrade :
Le cinéma latino américain occupe une place déterminante dans l’édition 2017 du festival du film d’Amiens.
Elle est le reflet du dynamisme de cette production dont les thématiques fortes sont portées par des films d’une grande exigence artistique.

Fernando Guizzoni par exemple, est un jeune cinéaste chilien dont l’univers visuel est d’une force incroyable, d’une maturité rare. Son film de fiction Jesus a pour point de départ un fait divers, un meurtre, qu’il décrit du point de vue d’un des meurtriers. La mobilité de la caméra et la lumière sombre donnent corps à la complexité du personnage et aux tourments qu’il doit affronter. Tout s’écroule autour de lui, et le spectateur sort abasourdi.

Rubén Mendoza s’approprie le concept de documentaire/fiction toujours sur le fil. Avec Señorita Maria il installe longuement sa caméra pour aller à la rencontre d’un personnage d’une grande humanité qui vit le duel de sa sexualité au fin fond d’un village perdu. Rubén Mendoza réussit le pari difficile de dévoiler le quotidien de María et ses contradictions, et surtout son désir irrépressible de féminité et de fécondité. Et lorsqu’elle aide une de ses vaches à mettre bat, tout comme María on se prend à regretter que ce ne soit pas un enfant, son enfant, qui pointe son nez.

Rubén Mendoza se dit anarchiste filmeur et reste fidèle à ses préoccupations de filmer une réalité sociale au-delà des clichés en se confrontant aux chaos du monde.
Il filme avant tout, tel qu’il est, un cœur ouvert vers l’autre.

Everardo González est l’un des plus grands cinéastes de documentaires mexicains. Dans son dernier film La Libertad del diablo il cherche à saisir à travers des témoignages de victimes et de bourreaux, comment la peur et l’incertitude ont pénétré la société mexicaine. Un film d’une intelligence et d’une grande intensité.

Les femmes cinéastes nous proposent un regard acéré sur le monde politique et social.
Margarita Cadenas dresse avec Femmes du chaos vénézuélien le portait de 5 femmes et avec elles, le portrait d’un pays en perdition. On plonge dans leur quotidien pour saisir le pouls d’une population en détresse confrontée à la pénurie alimentaire, de médicaments ou au traitement des prisonniers politiques. Le regard de Margarita Cadenas nous permet d’approcher la complexité de ces différentes situations pour ressortir touché et au plus proche du combat de ces femmes.

Alexandra Latishev décrit l’univers oppressant dans lequel évolue la jeune héroïne de Medea. Issue d’un milieu social modeste elle est à la recherche de sa sexualité dans une métaphore de sa propre quête personnelle.
Le travail esthétique de la réalisatrice permet de créer un cadre où se trouve enfermé le personnage, telle une prison.

 

C. L. : Fait unique, on retrouve d’ailleurs la Colombie dans les trois sections en compétition : cela fait-il de l’industrie cinématographique de ce pays l’une des plus effervescentes du continent latino-américain ?
A. D. A. :
La présence de la Colombie tient bien entendu à la qualité de sa production mais également au fait que nous nous inscrivons dans les événements nationaux qui célèbrent ce pays avec l’année croisée France-Colombie. 11 cinéastes seront présents pour présenter leurs films, des cinéastes reconnus tels que Marta Rodríguez la ”maman” du cinéma documentaire comme le souligne le magazine semana ou Víctor Gaviria mais aussi de jeunes cinéastes. Ainsi l’apparition concomitante d’une nouvelle génération inspirée par ses aînés, la Caliwood, on assiste à un essor sans précédent du cinéma colombien.
Cette place est à la mesure du dynamisme de la production colombienne tant en termes esthétiques qu’économiques.
Ce relatif jeune cinéma se développe dans tous les genres et modes : du documentaire à la fiction et l’animation. Il traduit une sensibilité et un engagement en totale adéquation avec les réalités du pays engagé dans un processus de paix unique. Et ce malgré les traumatismes du passé et les fortes inégalités qui l’agite encore.
La production cinématographique a doublé ces 10 dernières années en nombre et en qualité.

Nous avons voulu partager avec le public cette effervescence que nous suivons de près depuis 2008. Les efforts soutenus du centre national du cinéma colombien initié par David Mélo et l’agence Proimagenes dirigée par Claudia Triana ont porté leurs fruits : une augmentation de films produits, une aide pour leur sortie en salle, des coproductions internationales dont un grand nombre avec la France et une conséquence directe : leur présence dans les festivals internationaux.

 

C. L. : Concernant le focus colombien, quelles ont été les lignes directrices de cette programmation ?
A. D. A. :
Notre proposition est également de faire partager la diversité des approches cinématographiques et de donner une belle place aux jeunes cinéastes.
Ce n’est pas un choix anecdotique ou personnel (bien que je me sente proche de la Colombie et de ses cinéastes) mais bien l’expression d’une réalité, qui s’exprime par le dynamisme d’une cinématographie. Il s’est agit de raconter ce pays par ceux qui y vivent et par les cinéastes qui la composent.

Le cinéma colombien s'est toujours attaché à comprendre son histoire, ses dilemmes politiques et ses illusions pour vivre en paix.

Jairo Carrillo et Oscar Andrade ont réalisé un film d’animation à partir de dessins d’enfants victimes du conflit pour raconter à d’autres enfants colombiens ou pas, avec leurs mots, leurs expériences d’enfants soldats. L'usage de l'animation sert le projet du film. Il ne s'agit pas de combler une absence d'images « réelles », ni d'explorer l'inconscient des protagonistes, mais de filtrer l'insupportable, pour que le spectateur accepte de s'y confronter et prendre la mesure du drame qui se joue en Colombie.

 

C. L. : En quoi l’intitulé « réalisme, magie et cinéma » définit-il le cinéma colombien que vous avez souhaité mettre en valeur ?
A. D. A. :
Ce qui définit le mieux ce pays est la magie, l’humour et l’énergie. Bien loin des clichés. Certes la violence est présente, mais les Colombiens ont une capacité incroyable pour la surmonter.

Dans les années 1980, au pire moment de son histoire récente, menacé par les guérillas, les groupes paramilitaires et la mafia de Pablo Escobar, un graffiti est apparu sur les murs de Bogota : "le pays se détruit, et moi je danse" (“El país se derrumba y yo de rumba”).

Réalisme et magie sont le socle de Macondo, l’univers de Gabriel García Márquez, et même si les jeunes cinéastes ne se revendiquent pas de lui, ils ne sont pas colombiens par hasard.

 

C. L. : Vous donnez une place toute particulière à Marta Rodríguez dans ce focus avec trois de ses réalisations et un documentaire qui lui est consacré. Pouvez-vous expliquer l’importance de cette cinéaste dans cette présentation du cinéma colombien ?
A. D. A. : Depuis qu’elle a commencé à faire des films aux côtés de son compagnon Jorge Silva dans les années 1960, Marta Rodríguez s’est tournée vers les communautés andines, petits ouvriers ou paysans révélant les douleurs des oubliés qui n’apparaissent que très peu au cinéma.
Son cinéma est proche de la démarche de Joris Ivens qu’elle a côtoyé. On retrouve dans les films de Marta un profond respect pour ceux qu’elle prend le temps de filmer et une poésie omniprésente. Elle aura passé 5 ans avec une communauté, telle une ethnologue, pour réaliser Chircales (1972). Ce premier film est un hommage à l’Atalante de Jean Vigo, poésie encore.
Marta Rodriguez se définit elle-même comme « ayant un engagement ». Engagement avec les Indiens dont les territoires sont dévastés par la guerre ou les défoliants (Testimonio de un etnocidio) avec les paysans spoliés de leurs terres, avec les femmes exploitées des plantations de fleurs (Chircales), les enfants victimes des mines ou encore les personnes déplacées par la guerre civile.
Les films de Marta Rodriguez racontent et contextualisent l’histoire au présent.

Dans cette 37e édition du Festival du film d’Amiens, nous avons construit notre programmation autour du thème fédérateur Tisser les mondes devenu un élément crucial du vivre ensemble.
Tisser les liens pour mieux comprendre les enjeux du cinéma d’aujourd’hui et de demain.
Le cinéma de Marta Rodríguez, les droits civiques et l’actualité.
Se rapprocher à Amiens et être au Monde.

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