Eliane Caffé © DR Eliane Caffé © DR

Loreleï Giraudot: Narradores de Javé montre la lutte d'un peuple pour sauver leur village, Era o hotel Cambridge celle des sem tetos [sans toits]. Pour vous, quel est le lien entre cinéma et engagement ?
Eliane Caffé :
La relation entre engagement et cinéma est le mode d'insérer un acte créatif, quelle que soit sa nature, dans une action collective qui mobilise la critique et la conscience politique de toutes les dimensions de la vie humaine.

LG : Quelle est votre relation avec les collectifs qui ont participé au film comme le FLM, par exemple?
EC :
J'ai intégré ce collectif du FLM. Actuellement, je fais partie des collaborateurs qui militent au sein du mouvement. Je travaille pour le renforcement du GRIST (Groupe des Réfugiés et Immigrants Sem Tetos), qui a été créé pendant les ateliers de préparation du film et a été intégré à la lutte du FLM.

Cédric Lépine : Ces mouvements sont-ils selon vous une alternative à une politique de gauche qui ne parvient plus à s'appliquer au Brésil ?
EC :
De tels mouvements ont rendu possible l'implantation de politiques publiques pour le logement, surtout pendant les gouvernements de Dilma et Lula. Dans l'actuel (dé)gouvernement, elles ont du mal à résister.

CL : Quelle est la politique actuelle du Brésil concernant l'immigration ?
EC :
La politique actuelle du Brésil concernant l'immigration s’inscrit dans la même lignée que celles qui s'appliquent partout dans le monde dans les pays soumis au système néolibéral, c'est-à-dire dans la majorité des pays. En fait, il y a surtout une absence de politique planifiée et articulée avec des structures de services publiques. La juridiction, quant à elle, bureaucratise et rend difficile, voire invivable, la vie de millions de personnes.

"Era o hotel Cambridge" d'Eliane Caffé © DR "Era o hotel Cambridge" d'Eliane Caffé © DR

Erica Farges : Quelle est la politique actuelle du Brésil concernant le logement ?
EC :
Au Brésil, en ce moment, on traverse une période très difficile, à cause de l’impeachment de Dilma. Dans cette situation, les quelques programmes de logement pour les populations les plus pauvres qui ont été créés sont compromis. Dans les grandes villes brésiliennes, le manque de logements est un problème très important. Je pense que c’est un problème qui a tendance à exister dans toutes les grandes villes, ce flux énorme de personnes qui viennent dans les centres urbains, ajouté à la question du refuge, est un trait de la modernité. Le Brésil a toujours connu beaucoup d’inégalités sociales, mais elles se sont intensifiées dernièrement car nous vivons une rétrocession où l’on est en train de perdre des acquis sociaux qui avaient été garantis. D’un autre côté, on vit une période politique très privilégiée : on n’a jamais autant parlé de politique dans le pays ! Je pense que ce qui se passe actuellement est incroyable. L’important est de savoir comment on va canaliser ce moment et toute l’énergie qui en découle. Il ne faut pas oublier que ce qui se produit actuellement dans le monde, c’est un grand alignement à droite et l’une des stratégies très utilisées pour rendre un pays instable afin de justifier une intervention est de monter une partie du peuple contre le peuple lui-même, ce qui crée des conflits internes. Au Brésil, on commence à en constater le début. C’est fou de voir la vitesse avec laquelle la situation évolue : je ne sais pas jusqu’où elle peut dégénérer. Je n’ai jamais vu dans ce pays un tel niveau de violence et d’agressivité vis-à-vis de personnes d’un autre parti politique. Cela existait dans le football, pas en politique. C’est comme s’il y avait une haine alimentée. Il ne s’agit pas seulement d’une question de position politique où des personnes ont des points de vue divergents ; leurs positions politiques s’accompagnent aussi d’un grand sentiment de haine. Era o hotel Cambridge a un grand succès et reçoit beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux, certains de ces commentaires sont haineux, violents et très agressifs. Quand je les lis, ma première réaction est de vouloir répondre, mais j’évite afin de ne pas entrer dans une polarisation de haine.

EF : Vous diriez que l’alimentation de ce sentiment de haine est un phénomène international ?
EC :
Je pense que c’est une stratégie élaborée et très bien pensée qui a commencé aux États-Unis et sur laquelle des pays européens s’alignent. Cette stratégie pour créer des conflits entre voisins est très ancienne et a toujours été très utilisée. Le problème c’est qu’aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, elle est beaucoup plus efficace. Les médias peuvent vraiment faire naître des sentiments pour ensuite les manipuler. Ce n’est pas tant les nouvelles technologies qui sont en cause, c’est le système où elles se trouvent, l’usage que l’on en fait.

EF : Selon vous, quelles seront les conséquences futures de cette haine qu’alimentent les politiques, les médias et les réseaux sociaux ?
EC :
Je pense que cela dépendra de la façon dont les mouvements sociaux vont travailler avec ce sentiment de haine. Aujourd’hui, beaucoup de personnes ne font plus de politique de manière traditionnelle. On dispose de peu d’éléments pour prévoir ce qui va se passer. Ce que j’observe, c’est qu’il y a de nombreux collectifs ne dépendant d’aucun parti politique qui se mobilisent ; je suis moi-même membre de l’un d’entre eux. Je pense qu’il est encore très difficile de faire des prévisions.

LG : Era o hotel Cambridge aborde un sujet d’actualité. Comment a été reçu votre film au Brésil ?
EC :
Le film est reçu au Brésil avec enthousiasme par des publics de diverses catégories socioprofessionnelles (universitaires, travailleurs à faibles et moyens revenus, intellectuels, artistes…)
et par la critique spécialisée. Pourtant, la plus grande surprise est de constater la manière dont les collectifs se l’approprient en le considérant et en le diffusant comme étant représentatif, une sorte de porte-parole, de leur résistance. Il y a une demande constante pour diffuser le film lors de sessions académiques et syndicales, débats et meetings politiques. C’est la preuve que l’imaginaire collectif présent à l’écran concorde avec l’imaginaire quotidien.

EF : Vous avez déjà connu un tel succès avec d’autres de vos films ? Quelles sont les raisons du succès de Era o hotel Cambridge ?
EC :
Non, c’est la première fois que l’un de mes films rencontre un tel succès. Je pense qu’il s’agit d’une question de timing : le film a capté en même temps la question des réfugiés et celle du logement. Dans les autres pays sur lesquels je me suis renseignée, je n’ai encore jamais vu les réfugiés entrer de manière organisée dans des mouvements de lutte pour le logement. Ici, au Brésil, c’est un phénomène qu’on voit beaucoup ces derniers temps. L’union de travailleurs brésiliens à faibles revenus qui luttent pour le droit au logement et des réfugiés qui apportent avec eux tout leur vécu et leurs expériences est un élément très riche. Je ne sais pas si c’est le film lui-même ou la situation actuelle, mais je ressens une agitation très intense liée aux questions sociales.

EF : Comment se passe le travail d’écriture d’un scénario de fiction basé sur un thème social qui existe dans la réalité ?
EC :
Quand on tourne une fiction dans un lieu de conflit réel, la vie de ce lieu est constamment présente, c’est un matériel inépuisable.

EF : Dans quelles zones de conflit avez-vous déjà travaillé ?
EC :
Pour Céu sem eternidade j’ai travaillé dans les quilombos (communautés organisées d’esclaves ou de réfugiés)d’Alcântara, dans l’État du Maranhão. Ces quilombos sont installés là-bas depuis environ 300 ans. La Base Spatiale Brésilienne s’y est implantée dans les années 1980, car il s’agit d’un point privilégié de la Terre pour le lancement de fusées, ce qui permet d’économiser beaucoup de combustible. Ce lieu présente un intérêt mondial et les conflits engendrés par cette situation sont toujours d’actualité. Ensuite, j’ai également réalisé une mini-série, O Louco dos viadutos, pour TV Cultura qui parle de l’appropriation de l’espace urbain à d’autres fins par le projet Garrido-Boxe pour la création d’un club de boxe sous les viaducs de São Paulo.

EF : Comment sont accueillies les équipes de tournage dans ces zones de conflit ?
EC :
C’est très variable. Ma sœur, Carla, qui est directrice artistique, et moi travaillons avec un système de contreparties. On ne se contente pas de dresser un portrait d’une zone de conflit, on cherche vraiment à interagir avec les populations locales. Par exemple, le mouvement GRIST a commencé avec le film Era o hotel Cambridge. Pour ce film, on a introduit la caméra dans les lieux à travers des ateliers, notamment des ateliers avec les enfants, qui ont créé la TV Cambridge. Ces ateliers nous ont permis de nous familiariser avec les lieux. Je ne connaissais pas le collectif FLM avant de tourner le film, aujourd’hui je milite pour lui.

EF : Comment ont été choisis les lieux de tournage pour Era o hotel Cambridge ?
EC :
On les a choisi après une longue recherche de terrain pendant laquelle nous nous sommes immergés dans plusieurs autres occupations avant d’arriver au Cambridge. Le bâtiment a été indiqué lors d’une réunion du collectif par Carmen Silva qui est l’une des principales dirigeantes du FLM et qui coordonne le Cambridge depuis qu’il est occupé.

EF : Quel est votre point de vue sur l’évolution culturelle et sociale de São Paulo au cours des dernières décennies ?
EC :
La dimension culturelle de São Paulo est très vaste et très complexe, elle est le reflet d’une ville qui présente de grands contrastes sociaux radicaux. C’est une ville extrêmement spectaculaire culturellement parlant, très dure et tourmentée socialement. Sur le plan social, je dirai que São Paulo, comme plusieurs villes dans le monde aujourd’hui, est malade ; elle agonise dans plusieurs secteurs avec un degré de violence important. D’un autre côté, des anticorps semblent surgir des nombreuses actions et interventions de groupes et collectifs de résistance politique en dehors des partis, tout en étant très ancrés dans les événements quotidiens de la ville.

LG : Ce qui marque dans vos films c’est l’importance de la place de l’individu. Le personnage est aussi important que l’histoire. Comment se manifeste cette importance de l’individu et de l’individualité au cinéma ? Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?
EC :
Je pense qu’il y a quelques décennies, l’individu dramatique dominait les écrans de cinéma, alors qu’aujourd’hui, c’est l’individu épique qui exprime mieux l’air du temps. Et pour que cet individu épique émerge, il faut le prendre dans son contexte, dans sa zone de conflit. Dans ce sens, je pense qu’avec le temps, je me suis de plus en plus rapprochée de productions qui se passent en zones de conflit comme celle des villageois prêts à s’immerger dans les eaux d’un barrage, celle d’une communauté menacée par la construction d’une base spatiale, des voies urbaines qui sont traversée par des hommes « nus » ou un édifice occupé dans le centre-ville. L’individu épique est le résultat de l’époque actuelle. Il y a quelques décennies, nous évoluions dans des sphères privées, c’était l’époque des drames personnels. Aujourd’hui, ces sphères privées ont éclaté, tout se passe dans la rue, ce qui fait que les drames prennent des proportions épiques.

"Era o hotel Cambridge" d'Eliane Caffé © DR "Era o hotel Cambridge" d'Eliane Caffé © DR

LG : Certains acteurs de Era o hotel Cambridge apparaissent déjà dans Narradores de Javé. Quelle est votre lien avec ces acteurs ?
EC :
L’acteur avec qui j’ai déjà travaillé sur certains films importants est José Dumont. Son importance vient du fait qu’il se positionne dans chaque film non seulement comme acteur mais aussi comme co-auteur. C’est-à-dire que sa présence assure la narration, elle lui donne une âme infinie et inventive qui permet d’imaginer et de créer des répertoires pour des situations variées dans lesquelles l’être humain est convoqué. Un grand acteur n’est jamais qu’un acteur.

EF : Quels sont vos futurs projets ?
EC :
Actuellement, il y a deux thèmes qui pourraient me mener au prochain film. L’un d’entre eux est une tragi-comédie sur les manières dont le « pouvoir » nous séduit et nous dirige. L’autre est une expérimentation sur l’univers LGBT dans la perspective du « capitalisme rose ». Dans tous les cas, ce qui m’intéresse dans le cinéma actuel est d’approfondir un « mode » de faire du cinéma produit par et dans les zones de conflit. La grande partenaire qui m’aide et me guide dans cette transition est la directrice artistique, architecte et dessinatrice Carla Caffé, qui est également ma sœur.

EF : Que voulez-vous dire par un « mode » de faire du cinéma produit par et dans les zones de conflit ?
EC :
Il s’agit de faire en sorte que la production d’un film soit un moment de transformation. Ce n’est pas tellement le film en lui-même qui est transformateur, c’est la manière de le faire, quand on travaille avec les collectifs qui sont présents dans ces zones de conflit. Pour trouver un bon film, il faut trouver une question qui se pose de manière pertinente. La difficulté est de formuler une question qui puisse représenter et capter ce qui est en train de se produire à l’instant. C’est le travail d’immersion qui nous permet de trouver cette question.

EF : Qu’est-ce que le « capitalisme rose » ?
EC :
C’est un terme qui s’utilise pour désigner tout le commerce et les spéculations consommatrices qui existent autour de l’univers LGBT. De nos jours, la question des genres est très en vogue, le « capitalisme rose » capte cette tendance pour en faire une mode. Je voudrais essayer de comprendre ce que ce thème représente dans l’imaginaire contemporain.

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