Entretien avec Joseduardo Giordano, coréalisateur de "El Club de los insomnes"

En octobre 2018 dernier, Joseduardo Girodano était venu présenté le film "El Club de los insomnes" coréalisé avec Sergio Goyri Jr., au sein de la programmation du festival Viva Mexico. Dans le cadre de l'itinérance des films du festival, "El Club de los insomnes" est projeté également le mardi 13 novembre au cinéma Le Royal de Condé-sur-Noireau.

Joseduardo Giordano © DR Joseduardo Giordano © DR

Cédric Lépine : Comment s'est répartie la coréalisation sur ce premier long métrage ?
Joseduardo Giordano :
Tout le film est le résultat d'une véritable collaboration entre Sergio et moi. Nous avons commencé par acheter ensemble des caméras et à répéter avec trois acteurs dans un magasin. Nous avons expérimenté notre collaboration sur un sujet précis dans la réalisation d'un court métrage. Comme le résultat nous a plu, nous avons voulu développer notre histoire dans un scénario de long métrage. Chacun de nous, à cette étape d'écriture, a apporté ses propres idées. Même si nous n'étions pas toujours d'accord, ce qui prévalait avant tout, c'était de faire avancer l'histoire. C'est pourquoi en fonction de cet impératif nous avons choisi à chaque fois les meilleures idées de chacun et ainsi le scénario s'est peu à peu développé. Une fois l'écriture terminée, la décision de coréaliser ensemble devint assez naturelle. En effet, pourquoi séparer le travail de réalisation ? Nous avons donc ensemble à la fois écrit, coréalisé et coproduit le film.

C. L. : Cette comédie au ton doux-amer est-elle la conjugaison de vos regards respectifs sur la vie ?
J. G. :
Avec Sergio, nous avons toujours dit que d'un point de vue optimiste, le film est une comédie avec quelques points dramatiques et que d'un point de vue pessimiste, le film est un drame avec quelques teintes comiques. La vérité c'est que nous savions dès le départ le type de ton que nous souhaitions donner au film : nous ne voulions pas faire une comédie typique du cinéma mexicain comme elle s'est popularisée ces dernières années. Nous ne voulions pas non plus réaliser un film d'auteur inaccessible au public, que seul le réalisateur peut comprendre. Nous étions inspirés par le cinéma indépendant américain du mouvement mumblecore auquel appartiennent les films de Mark et Jay Duplass , Joe Swanberg, etc. C'était encore un genre peu exploité dans le cinéma mexicain, à l'exception de films comme Cinco días sin Nora de Mariana Chenillo (2008), Les Drôles des poissons-chats (Los Insolitos peces gatos) de Claudia Sainte-Luce (2013). Nous avions en tête ce ton et l'envie de faire un film court selon ce que les Américains appellent as light of life. À partir de là, cette comédie douce-amère s'est construite à partir de l'interprétation des acteurs et leurs propres visions de leur personnage.

C. L. : Le film traite de la solitude urbaine à laquelle est confronté chacun des personnages.
J. G. :
La ville de Mexico avec sa périphérie comprend plus de 30 millions d'habitants dans un pays qui en comprend 120 millions. Avec Sergio, nous voulions nous confronter à cette problématique paradoxale : comment dans une ville peuplée de plusieurs millions de personnes on peut souffrir d'une immense solitude ? C'est d'ailleurs ce qui tourmente tant le personnage de Santiago et qui le conduit à se lier avec Daniela et d'autres personnes. Pour cette raison, il était fondamental pour nous de ne pas utiliser les réseaux sociaux qui éloignent les individus, plus qu'ils ne les rapprochent, dans des relations fausses. Surtout à Mexico où chacun s'enferme dans son univers individuel, à travers un groupe restreint d'amis et de membres d'une même famille. Nous souhaitions représenter un personnage réel dans des relations humaines réelles. Ce n'est qu'à partir du moment où les individus commencent à comprendre qu'ils vont mal qu'ils peuvent aller mieux et non pas en plongeant dans cette fuite éperdue de la surconsommation de relations virtuelles.

C. L. : Les films du mumblecore comme El Club de los insomnes traitent en effet de la régression volontaire de personnages à l'état d'adolescence pour refuser leurs implications sociales, les poussant à surconsommer des boissons gazeuses sucrées et à prendre la vie avec un détachement ludique. Cette régression des personnages étaient conscientes lors de l'écriture du scénario ?
J. G. :
Grandir dans une ville comme Mexico est très compliqué. Lorsque mon père avait mon âge, il avait déjà deux enfants alors que je ne n'en ai pas encore pour ma part, il avait un travail plus stable, une maison mieux organisée... Tout ce contexte nous a influencé dans l'écriture de nos personnages, même s'il ne s'agit pas totalement d'adultes enfants, plusieurs moments sont complètement ludiques entre les personnages. Ce sont des séquences de lâcher prise pour les personnages à l'égard du sérieux qu'impose leur statut d'adulte. Ce qui permet aussi pour nous de questionner ce moment ineffable et incertain où l'on passe à l'âge adulte.

C. L. : Les séquences ludiques servent aussi aux personnages à relever le défi de la séduction de la personne aimée, affrontant ainsi leur propre difficulté à aimer.
J. G. :
Pour déclarer sa flamme à quelqu'un, il faut revenir à un état infantil parce que la rationalité adulte ne peut en cette situation n'être d'aucune aide. C'est du moins mon propre point de vue.

C. L. : Vous jouez beaucoup avec les références du cinéma de série B des années 1950 et 1960 au Mexique, avec les différentes figures de monstres.
J. G. :
Avant de faire des films, avec Sergio nous avons réalisé des émissions sur le cinéma de genre pour la radio en tant que cinéphiles. Nous voulions que le personnage de Dani voie le monde à travers une série d'archétypes, ces monstres issus des séries B. Ce monde qu'elle s'invente est totalement ludique. Plus que des hommages à certains films, il s'agissait aussi de créer des liens entre le film et l'histoire du cinéma.

"El Club de los insomnes" de Joseduardo Giordano et Sergio Goyri Jr. © DR "El Club de los insomnes" de Joseduardo Giordano et Sergio Goyri Jr. © DR


C. L. : Le personnage de Daniela est quasi fantomatique car elle joue les intermédiaires sans que l'on ne puisse jamais rencontrer sa vie en dehors de la nuit et de son lieu de travail. Au final, on se questionne même sur la réalité effective de son existence.
J. G. :
Nous savions avec Sergio que Daniela serait un personnage qui servirait d'intermédiaire dans la rencontre entre les deux autres personnages principaux. Elle doit travailler pour gagner sa vie, c'est pourquoi on ne la voit que la nuit. Elle n'a pas à souffrir de ce qu'éprouvent les autres personnages, ce qui la conduit à avoir un regard extérieur à eux. Nous ne pouvons partager l'intimité de vie de Daniela car le récit se fait à travers le point de vue des autres personnages, Estela et Santiago. Le film rend hommage au pouvoir de l'amitié au moment où des personnages ont besoin l'un de l'autre pour avancer dans leur vie respective.

C. L. : Le personnage d'Estela vit très mal l'avortement comme si la société mexicaine l'interdisait. Quelle est la réalité sociale de la pratique de l'avortement au Mexique ?
J. G. :
Au Mexique, l'interruption de la grossesse est légale depuis plusieurs années mais seulement dans la ville de Mexico et reste donc interdite dans tout le reste de la république mexicaine. Il n'y a pas encore eu de projets de loi pour légaliser ce droit car la très grande majorité des députés sont des hommes. C'est totalement irrationnel que les hommes décident ainsi du droit des femmes à disposer de leur propre corps et de leur avenir. Chacun devrait avoir le droit de disposer de son corps pour envisager les situations les plus heureuses pour sa vie. Le personnage d'Estela est en conflit, non pas pour des convictions religieuses mais parce qu'il s'agit d'une décision difficile pour elle qui doit changer à jamais sa vie.

C. L. : Peux-tu parler de ce choix d'un lieu de consommation pour rencontrer les personnages entre eux ?
J. G. :
Ce lieu est avant tout un prétexte narratif à la rencontre entre des personnages qui ont besoin de régler des situations émotionnelles. C'est vrai que la consommation, notamment de boissons gazeuses, revient sans cesse, mais pas pour critiquer la société de consommation. Boire, fumer, passer du temps sur les réseaux sociaux, etc., sont autant de dépendances qui s'équivalent pour des personnes qui cherchent à aller mieux dans leur vie quotidienne. Notre point de vue était aussi de montrer que des relations humaines peuvent naître et se développer dans les lieux inhabituels. Nous n'avons pas voulu montrer comment Santiago arrive dans ce lieu, mais on peut le sous-entendre à travers le propre cheminement d'Estela. Le plus important était de montrer comment ce lieu lui permettait de changer pour pouvoir en sortir et assumer sa propre vie.

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