Entretien avec les membres de la compagnie de théâtre argentine "La Piel de Lava"

"La Flor", film réalisé par Mariano Llinás, est le fruit d’une étroite collaboration entre des gens de cinéma et des gens de théâtre, entre El Pampero Cine et la compagnie Piel de Lava dont le nom est issu de ces quatre actrices membres fondatrices: Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes et Valeria Correa.

El Pampero Cine a été influencé dès ses débuts par le monde du théâtre indépendant de Buenos Aires et La Flor est une œuvre très créative à mi-chemin entre cinéma et théâtre. La compagnie Piel de Lava a été créée en 2003, presque en même temps qu’El Pampero Cine, et depuis lors, elle a monté cinq œuvres : Colores verdaderos (2003), Neblina (2006), Tren (2010), Museo (2014) et Petróleo (2018). En même temps, les actrices fondatrices de la compagnie de théâtre travaillent aussi pour le cinéma, en particulier avec El Pampero Cine, et en parallèle sur La Flor, dont le tournage a duré neuf ans. Le quatuor est ici réuni pour répondre d’une seule voix à quelques-unes de nos questions.

de gauche à droite : Elisa Carricajo, Pilar Gamboa, Valeria Correa et Laura Paredes. © DR de gauche à droite : Elisa Carricajo, Pilar Gamboa, Valeria Correa et Laura Paredes. © DR



Cédric Lépine : Comment est apparu il y a quinze ans Piel de Lava ?
Piel de Lava : Le contexte de naissance de Piel de Lava est tout particulièrement lié à nos ateliers de formation. Nous nous sommes rencontrées durant une période bien spécifique que traversait le théâtre indépendant de Buenos Aires, un moment où certains studios de formation t’entraînaient à jouer en étant attentif à strictement tout. La célèbre – ou pas si célèbre – dramaturgie de l’acteur ! Ces ateliers redéfinissaient le rôle de l’acteur en tant que producteur de sens et créateur de langage. C’est là que nous nous sommes connues. Nous ne voulions pas juste être actrices, nous nous intéressions beaucoup à la mise en scène et à la dramaturgie, mais en même temps, nous adorions être actrices. Voilà comment est née Piel de Lava, comme un laboratoire qui nous permettait de combiner la mise en scène, le jeu et la dramaturgie.


Cédric Lépine : Quelles sont les responsabilités de chacune dans la compagnie ?
Piel de Lava : Les rôles sont partagés puisque chacune d’entre nous écrit et joue à la fois. Mais en ce qui concerne l’écriture de l’œuvre par exemple, nous faisons en sorte que celle qui a écrit telle ou telle scène ne se charge pas de sa relecture. C’est comme cela qu’apparaît dans nos pièces un ton qui n’émane pas d’une seule personne, mais bien des besoins de ladite création. Les rôles changent ensuite au fil du temps. Et nous soumettons toujours nos travaux à un regard extérieur, une codirection qui se mêle à la nôtre, au sein-même de la scène, sans hiérarchie prédéfinie.


Cédric Lépine : D’où vient l’idée initiale de chaque œuvre depuis les débuts de Piel de Lava ?
Piel de Lava : Les univers de chacune des œuvres sont apparus peu à peu, et nous supposons qu’ils accompagnaient, d’une certaine manière, les diverses étapes que nous vivions ensemble. Et en parallèle, assez logiquement, la maîtrise de notre propre technique est allée croissant. On n’a jamais écrit des œuvres qui ne renfermaient qu’un seul univers, il y avait aussi un dispositif ou un procédé scénique qui nous obsédait pour telle ou telle raison. Notre première pièce, par exemple, parlait du travail. Clairement, elle a été le résultat d’une époque de notre vie où nous étions prisonnières d’un travail dont nous ne voulions pas. C’était donc le “thème”. Mais le dispositif scénique était le suivant : deux bureaux séparés par une cloison. Les secrétaires parlaient tout l’après-midi sans pouvoir se regarder dans les yeux. C’est alors que l’univers et le dispositif s’unissent et que l’on perd de vue le “thème”. Et c’est la même chose avec toutes les pièces : un monde et une règle du jeu imposée à la base et que nous suivons au pied de la lettre. C’est ainsi que nous travaillons.


Cédric Lépine : Comment définir le théâtre que propose Piel de Lava ?

Piel de Lava : Définir notre théâtre ? C’est vraiment difficile. Mais s’il faut l’inscrire dans une tradition, nous dirions que c’est celle de la dramaturgie de l’acteur. L’acteur comme producteur de sens et de langage. Nous ne sommes pas des commanditaires. Nous écrivons pour nous-mêmes, en pensant à ce que chacune d’entre nous pourrait ou voudrait tester. Nous nous efforçons de sortir de nos zones de confort. C’est l’objectif de ce groupe depuis des années.
de gauche à droite : Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes et Valeria Correa © DR de gauche à droite : Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes et Valeria Correa © DR


Cédric Lépine : Chacune a vécu sa propre expérience au cinéma. Quelle est la différence entre le travail du comédien et celui de l’acteur ?
Piel de Lava : Nous avons du mal à trouver une différence entre le jeu de théâtre et le langage cinématographique, peut-être parce qu’elles sont très nombreuses. La plus significative est sûrement liée aux niveaux d’intensité. L’art de “l’économie”, mais sans perdre la force ni l’émotion. Mariano [Llinás] nous a dit un jour : “Attention à l’intensité, la caméra est comme un oiseau, elle s’effraie facilement”. Et je crois que cela nous a servi au fil du travail. Laisser la caméra capter les états émotionnels sans jamais les imposer ni les forcer. La caméra voit les pensées. La caméra traque les émotions. Pas besoin de trop manipuler.


Cédric Lépine : À quel point le théâtre est-il une source d’inspiration dans La Flor ?
Piel de Lava : Nous croyons que l’inspiration théâtrale majeure apportée à La Flor, ce sont ses acteurs. Les nombreux membres du casting sont en grande partie des créateurs du théâtre indépendant de Buenos Aires. Ce sont non seulement des acteurs qui ont tous des particularités très marquées, mais qui en plus comprenaient clairement les modes de production du film durant toutes ces années. Le modèle de production de La Flor et notre manière de faire du théâtre se marient bien.


Cédric Lépine : Dans quelle mesure l’identité de Piel de Lava transparaît-elle dans le film La Flor ?
Piel de Lava : L’identité de la compagnie est présente mais, paradoxalement, nous perdions souvent le contact avec ce que faisaient les autres. Parfois, durant des mois, nous ne partagions pas la moindre scène. Mais Mariano savait de quoi nous étions capables, précisément grâce à la force qu’il avait perçue dans nos pièces. Il nous parlait de la “machine fictionnelle” qui se mettait en branle lorsque nous nous mettions à jouer ensemble. Et c’est quelque chose qui perdurait, intimement, même lorsque nous ne partagions pas les scènes. El Pampero Cine et Piel de Lava sont comme frère et sœur, d’une certaine manière. Oui, c’est exactement ça. Une sorte de fraternité indestructible s’est tissée au fil des ans entre les deux groupes. Bien sûr nous sommes amis, et nous nous sommes beaucoup amusés durant toutes ces années, mais au-delà de cela, il y a eu une communion qui était liée à une certaine similitude entre les modes de production et à la manière dont nous comprenions et accompagnions mutuellement les processus créatifs. Personne n’était pressé de finir La Flor. Le film nous permettait d’être ensemble constamment. De tourner et d’être une famille.

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