Cannes 2016 : « Neruda » de Pablo Larrain

Film présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes

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Alors que commence dans les années 1940 la Guerre Froide au niveau mondial, au Chili les communistes chassés du pouvoir passent à la clandestinité. Pablo Neruda, sénateur communiste et poète populaire, est dès lors traqué par un inspecteur tenace.

Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son titre, ce film n'est pas un biopic, ni un thriller politique. Il s'agit plutôt d'une exploration de ce que véhicule l'écriture de Neruda lui-même à partir du récit de la traque du personnage éponyme. Le film se rapproche ainsi du road-movie sans en être tout à fait, car à l'instar de ses autres films, Pablo Larrain place ses personnages dans des situations quasi claustrophobiques : tout un pays se referme sur lui-même en entraînant dans ses rets tous ceux qui sont considérés comme des ennemis intérieurs. Comme l'évoque brièvement le film à un moment donné où il est question d'un militaire nommé Pinochet commandant d'un camp de concentration en milieu désertique, cette époque est annonciatrice des années les plus sanglantes de l'histoire du pays. C'est comme si Pablo Larrain après avoir signé sa trilogie consacrée à la dictature, en venait à s'interroger sur les germes antérieurs de celle-ci. Pour autant, il s'éloigne aussi d'un cycle, en se confrontant directement à une figure historique politique (avant son prochain film Jackie avec Natalie Portman dans le rôle de Jackie Kennedy). Il s'agit ici rien moins que de l'une des plus grandes figures artistiques du XXe siècle au Chili. Derechef, le cinéaste tue dans l'œuf tout potentialité hagiographique pour détrôner un personnage qui pouvait être pusillanime, avide d'ivresses autant sexuelle que médiatique. Car le projet de Neruda dans cette histoire de fuite, est de créer son propre personnage d'icône de la résistance politique et poétique. Ainsi, son double antagonique qu'est le policier à ses trousses est un personnage qui lui sied à merveille et avec lequel il va s'amuser à dialoguer : ce n'est plus seulement le chasseur qui s'identifie à sa proie, mais la proie qui crée son chasseur pour pouvoir exister.

En détournant l'image consacrée du poète chilien, Pablo Larrain rend par la même occasion un hommage à la littérature et à sa capacité à affronter le chaos du monde. Dans ce but, la mise en scène est au service d'un cheminement qui conduit le spectateur dans un labyrinthe d'interrogations. Au centre de chaque plan, la rondeur de la corpulence de Neruda aussi bien que son regard latéral viennent créer une spirale poétique dans laquelle tout le monde (aussi bien les personnages diégétiques que Neruda cotoie que les spectateurs eux-mêmes) est invité à s'immerger. Une fois encore, Larrain filme le hors champs de l'histoire politique officielle de son pays pour y faire transfigurer les signes du chaos et de la démesure d'une époque qui viennent éclairer en retour le présent

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