Entretien avec Diego Lerman, réalisateur du film "Notre enfant"

"Notre enfant" de Diego Lerman sort en France le 18 avril 2018. Il s’agit du nouveau film du réalisateur de Par le réalisateur de "Refugiado" (2014), "L’Œil invisible" (2010), "Mientras tanto" (2006) et "Tan de repente" (2002).

l'actrice Bárbara Lennie (à gauche) et le réalisateur Diego Lerman (à droite) © DR l'actrice Bárbara Lennie (à gauche) et le réalisateur Diego Lerman (à droite) © DR

Cédric Lépine : Dans un monde où l’individualisme est l’idéologie installée massivement dans le monde entier, quelle est cette « sorte de famille » que vous évoquez dans votre titre original Una especie de familia?
Diego Lerman : Cette « sorte de famille » est ce que forment finalement Malena, Marcela et le bébé. C'est une vision indéfinie de la recherche et d'un autre côté, c’est ce qui arrive entre les personnages après de longues péripéties. Je m'intéressais justement à ce lieu plus indéfini et confus que la notion traditionnelle de ce qu’implique une famille et sa fonction dans la société actuelle.

C. L. : ¿Peut-on voir aussi dans cette histoire le portrait d’un pays néolibéral actuel où la plupart des relations naturelles humaines se monnayent ?
D. L. :
Absolument. L'argent gouverne l'idéologie de cette époque où prédominent les relations monétaires entre les individus. Je me suis intéressé à ce que pouvait signifier l’arrivée d’un nouveau-né issu du ventre de sa mère immédiatement et brutalement transformé en valeur marchande. On voit là aussi comment l’organisation mercantile et néolibérale règne comme idéologie dans l'actuelle organisation de l'humanité. Dans l’histoire que met en jeu le film, cette idée apparaît avec tous ses excès.

C. L. : Quelle est la situation de l’adoption de nos jours en Argentine ?
D. L. : Le système légal d'adoptions en Argentine ne fonctionne pas bien, et c’est la raison principale qui conduit à la prolifération d’un marché illégal d'adoptions. Les parents qui veulent adopter légalement se trouvent dans l’impossibilité de le faire et les enfants sont alors élevés dans la solitude des orphelinats en attendant des années que la bureaucratie leur permettent d'accéder à une nouvelle famille, ce qui ne se produit hélas pas souvent. Autrement dit, il y a des enfants en attente de parents, des mères qui voudraient confier leur enfant en adoption et des couples qui souhaitent adopter mais en raison de l’inefficacité de l’organisation des institutions du pays, aucune des attentes de chaque partie n’est comblée.
Il existe un troisième facteur qui a une grande influence et qui concerne la loi débattue actuellement au Congrès Argentin et qui divise la société en deux : la légalisation de l’avortement.
En définitive, c'est l'absence de l'État qui conduit à la prolifération des pseudo mafias qui organisent un marché noir de vente de bébés en profitant du contexte et du désespoir de ceux qui veulent adopter d'un côté et de l’autre du manque économique et matériel pour allaiter un bébé des femmes qui ont été abandonnées à leur sort en l’absence de réseaux sociaux de soutien.

"Notre enfant" de Diego Lerman © DR "Notre enfant" de Diego Lerman © DR


C. L. : Au moment de l’écriture du scénario, de manière consciente ou inconsciente, est-ce que le contexte des adoptions cachées des enfants des personnes assassinées durant la dictature argentine était-il présent
D. L. :
Ce n’était pas conscient puisque c'est un film d'actualité. Mais lorsque je faisais mes recherches, j'ai pensé à plusieurs reprises au parallèle entre certaines pratiques aberrantes de la dictature militaire qui aujourd'hui restent en vigueur, par exemple la suppression de l'identité dans les adoptions illégales.

C. L. : Comment construit-on le portrait psychologique de Malena, personnage rare au cinéma ?
D. L. : Je souhaitais construire une anti héroïne. Un personnage qui va plusieurs fois contre ce qui lui convient. Un personnage émotionnel qui par moments s’échappe d’une certaine rationalité prévisible. J'ai travaillé avec l'idée que Malena se trouve dans un état de fragilité et de vulnérabilité extrêmes, une sorte de personnage psychiatrique. Je voulais travailler d'une certaine manière avec le spectateur de telle sorte qu’il puisse suivre l'histoire à travers le point de vue de Malena mais en même temps construire à son égard une distance qui permet au spectateur de se confronter à ses propres jugements et à la valeur morale des décisions que Malena prend. En ce sens, c'est un film assez risqué puisqu'il parie sur un personnage principal qui n'aspire pas à générer de l’empathie, mais une humanité avec toutes les imperfections et contradictions que cela comporte.

C. L. : Vous avez présenté votre film comme un thriller moral : qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
D. L. :
L'idée du thriller apparaît dans la manière de raconter un film, plus précisément un road movie avec des éléments de thriller.
Finalement, ce qui est en jeu dans le film, c’est la confrontation sur la construction de la morale. Une morale individuelle et sociale. Qu'est-ce qui est bien et qu'est-ce qui est mal dans un monde où certaines valeurs humaines essentielles sont omises ou placées en un situation secondaire ?
J’ai pensé à la tragédie grecque à travers la manière des personnages d’agir en dehors d'un ordre établi où les individus font ce qu'ils peuvent face à un contexte qui pour certains est inhumain, où existe un ordre supérieur qui laisse les individus à la merci du hasard .

C. L. : Notre enfant est une coproduction entre six pays différents : comment le travail s’est déroulé entre tous ces pays ?
D. L. : Pour le type de films que je fais, la coproduction est un outil fondamental, puisqu'elle me donne une grande liberté et la possibilité de financer le film avec les apports de producteurs distincts de différents pays. Mes films ont l'habitude de débuter internationalement dans des salles de quelques pays et d'avoir un long parcours dans les festivals mais il ne s'agit jamais de films remportant des succès en salles. C'est la manière que j'ai trouvée de financer les films que je veux faire et à la manière dont j'ai besoin, en travaillant notamment avec des acteurs non professionnels ou avec des thèmes à risque. Nous portons la production avec la société Campo Cine, en nous associant avec des producteurs distincts, pour ce film entre l'Argentine, la France, le Brésil, la Pologne, l'Allemagne et le Danemark. J'ai eu la chance de pouvoir compter sur le soutien de coproducteurs et une équipe technique internationale qui a compris dès les débuts ce que nous voulions faire.

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