Entretien avec Julieta Díaz, actrice du film "Refugiado" de Diego Lerman

Dans le film "Refugiado" réalisé par Diego Lerman en 2014, Julieta Díaz interprète Laura, une femme qui fuit avec son jeune fils les violences conjugales.

Julieta Díaz © DR Julieta Díaz © DR

Cédric Lépine : Quelle a été votre première rencontre avec le projet du film ?
Julieta
Díaz : Je connaissais Diego Lerman parce que nous avons travaillé ensemble sur une mini série pour la télévision : La Casa. Je connaissais également sa filmographie et ses pièces de théâtre qui me donnaient très envie de travailler avec lui. Lorsque j'ai commencé à lire le scénario, extraordinaire, du film, j'avais encore plus envie de m'y impliquer ! Alors a commencé pour moi tout un processus d'investigation pour construire mon personnage où nous avons rencontré des femmes qui ont survécu à des violences conjugales. J'ai également beaucoup lu de livres et d'articles sur Internet sur ce sujet. Toute cette étape de préparation du personnage était fondamental parce que son identité ne peut se raconter à travers des actions. Toute la violence qu'elle a vécu avec son mari mêlée à une histoire d'amour, sa relation avec sa mère, devaient être manifestes dans la présentation physique de mon personnage. Tout ceci a constitué de véritables racines profondes à l'histoire où le personnage pouvait se développer sur trois dimensions : le passé, le présent et ses désirs futurs.

C. L. : Est-ce que vous avez ressenti l'importance sur ce film de la préoccupation pour Diego Lerman de réaliser au fil de ses films des portraits de femme de la société argentine ?
J. D. :
En effet, on m'a même fait remarquer que le personnage de l'enfant constitue « l'homme du film » puisqu'aucun autre personnage masculin apparaît en dehors de l'omniprésence de la violence, du danger porté par le père absent des images du film. On peut voir une véritable solidarité entre tous les personnages féminins du film, qu'il s'agisse des ouvrières de l'usine ou de la femme du refuge. Cette solidarité féminine repose sur des faits réels que nous avons pu constater au cours de nos investigations. On peut dès lors parler en ces circonstances d'une véritable communauté féminine basée sur l'entraide. Sans être tout à fait un film de dénonciation, Diego Lerman propose de partager le regard du fils, ce futur homme et futur époux, qui cherche à se trouver du bon côté à travers sa propre prise de conscience.

C. L. : Ce qui est inédit, c'est ce duo de personnages, où la mère se construit et s'affirme en fusion avec son fils, à tel point que celui-ci finit par faire ce qu'elle ne peut plus faire. Comment avez-vous construit votre personnage en lien avec celui de l'enfant ?
J. D. :
C'est un moment particulier où pour le garçon sa mère se transforme en une possible menace pour lui à travers notamment la manière dont elle parle à son mari au téléphone. En outre, Laura, mon personnage, est continuellement triste et désorientée. Les divers témoignages des femmes ayant subies des violences conjugales montrent qu'elles ont souvent agi dans l'intérêt de leurs propres enfants qui en retour leurs donnent beaucoup de force. On voit que malgré toutes les épreuves qu'ils traversent, mère et fils sont capables de se donner des témoignages d'amour. Ce n'est pourtant pas évident pour ces femmes dont toute l'attention repose sur les persécutions que leur font subir leur époux. La relation entre la mère et son fils se développe autour de l'intérêt réciproque pour eux de prendre soin l'un de l'autre. C'était très beau pour moi de développer la relation de mon personnage avec son fils car celui-ci constitue durant tout le film son unique lien humain continu. Cette question est essentielle parce que je crois que les individus se construisent à partir de ce qui les unit aux autres. Dès lors, j'aime construire mes personnages en relation aux autres.
Progressivement l'enfant sent l'appui de sa mère à travers la lumière d'espoir qui se dégage d'elle.

C. L. Contrairement à d'autres films traitant des violences conjugales, votre personnage est en permanence en activité, n'entrant jamais en totale dépression.
J. D. :
Oui et il faut préciser que cette femme est enceinte : se protéger des violences de son mari, c'est aussi protéger son bébé. Ceci est le détonateur qui la pousse à s'échapper. En outre, l'appui de son fils lui permet d'agir ainsi. Souvent, un petit garçon de 9 ans préfère rester avec son père : c'est d'ailleurs ce qui se passe lorsque le fils s'enferme dans les toilettes.
Je suis très fière de ce film qui n'abuse d'aucun effet grâce à sa pudeur. En plus de toute sa subtile construction esthétique, le film traite un sujet social d'une grande importance : pour Diego les violences conjugales constituent un féminicide quotidien. La prise de conscience de cette réalité sociale passe subtilement dans le film par le point de vue sensoriel de l'enfant.

C. L. La situation que vit cette femme est comparable à la victime d'une dictature. Dès lors, c'est le foyer familial, qui devrait être un lieu de refuge, qui devient un lieu de torture, qu'il faut fuir.
J. D. :
Tout à fait. Lorsque l'on a des problèmes dans la vie, la maison familiale est censée être le lieu de refuge. Mais pour ces personnages, le foyer est devenu le lieu de souffrance et de danger qu'il faut fuir. Le refuge est dès lors dans le mouvement perpétuel. Lorsque Laura de dénoncer les violences de son époux, elle ne parvient pas à s'y résoudre car elle sait que la situation peut être encore pire pour elle, comme cela se passe la plupart du temps dans la réalité. La femme doit donc avoir un entourage d'amis et de famille très fort pour pouvoir prendre cette décision en plus d'une profession qui lui permette d'avoir une indépendance économique. Souvent, la femme quittant le foyer conjugal pour se protéger, s'isole aussi de ses amies et de tout un entourage associé à ce lieu, se retrouvant sans lieu où se réfugier après avoir déposé plainte. Ce sont alors des situations très complexes à vivre et la femme doit avoir de nombreux atouts de son côté pour prendre cette décision.

C. L. : Lorsque l'on parle de démocratie d'un pays, il est essentiel d'en constater la réalité effective au sein d'un couple, qui ressemble plus à une dictature dans le cadre de violences conjugales.
J. D. :
Pour moi la dictature signifie tortures, disparitions ce qui rejoint la réalité que ces hommes font subir à leur épouse. Ils leur ôtent tout : leur identité, leurs amitiés...

C. L. Diego Lerman a expliqué qu'il avait quelques doutes sur le type de fin à donner au film.
J. D. :
Quelle qu'elle fut, j'avais une entière confiance dans ses choix et cette fin très ouverte symbolise également l'espoir. Le film était tellement vivant, qu'il est logique que durant le tournage il continue à se construire. Il fallait construire avec les impondérables comme le fait de travailler avec la spontanéité d'un enfant. De même, lors du montage, le film a beaucoup évolué. Le processus créatif chez Diego est constamment vivant et en témoigne son sens de l'austérité, la manière si géniale de raconter à partir de nombreuses subtilités mais avec beaucoup de profondeur. C'est très difficile pour moi d'être subtile et profonde en même temps. Ce fut un grand défi de travailler avec un enfant et surtout de traverser toute la palette d'émotions portées par le personnage. Ce fut éprouvant mais nécessaire pour traiter un tel sujet. Je devais porter la terreur et l'angoisse de mon personnage afin de pouvoir rendre compte de la réalité qu'elle traversait et dont son fils prend conscience. Si mon personnage ne porte pas ces émotions, il n'y a pas d'histoire. Dès lors, je n'aurais pas pu me pardonner de manquer une telle implication.

 

refugiado-affiche-def-dbdesk

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.