Entretien avec María José Cuevas, réalisatrice de "Bellas de noche"

María José Cuevas était venue à Paris en octobre 2017 présenter son documentaire "Bellas de noche" dans le cadre de la programmation du festival Viva Mexico. Le film a ensuite été projeté en itinérance dans plusieurs villes de France, dont Condé-sur-Noireau au cinéma Le Royal ce mercredi 15 novembre.

María José Cuevas © DR María José Cuevas © DR

Cédric Lépine : En quoi se distinguent les « vedettes » d'autres icônes mexicaines comme la Chavela Vargas ou María Félix ?
Mar
ía José Cuevas : Les vedettes de Bellas de noche sont différentes des divas comme María Félix qui sont davantage des actrices qui ont pu conserver leur image avec l'âge. Alors que pour les vedettes, tout s'est arrêté avec la fin de leur jeunesse. Ainsi, leur période de succès est assez courte parce que reposant sur l'exhibition de leur corps qui représentait la beauté, la jeunesse. Face au passage du temps, elles ont été contraintes de se réinventer et à gagner ainsi en maturité.Cela est différent du parcours de Chavela Vargas dont la voix impressionnante a continué à se développer au fil de l'âge. Ainsi, le passage du temps sur la chanteuse ne l'a pas éliminée de la scène artistique. Le film montre que pour les vedettes, lorsque l'on perd la jeunesse on peut devenir « jetable », situation tristement commune pour ces femmes.

C. L. : Quelle a été ta place en tant que réalisatrice pour recueillir leurs témoignages ?
M. J. C. :
Connaître des femmes aussi impressionnantes m'a conduit à ne m'intéresser qu'à elle, sans aller enquêter sur la vie de leurs enfants, de leurs maris. J'ai commencé à m'intéresser à sept personnes pour me concentrer sur cinq d'entre elles. J'ai retiré les témoignages extérieurs parce que je souhaitais un documentaire où le récit se fait à la première personne du singulier. Il était essentiel pour moi de pouvoir se concentrer sur leurs propres voix et la réflexion qu'elles pouvaient avoir sur leur propre image de femme. J'ai filmé des personnes proches d'elle mais elles n'avaient pas l'équivalent de la force de leur propre témoignage. Lorsque je les ai rencontrées il y a dix ans, elles commençaient seulement à entrer dans la soixantaine. Il se trouve qu'à chaque fois que l'on passe par son âge d'une décennie à une autre, on commence à avoir une réflexion sur le passé. Ce fut donc un hasard qui m'a conduit à les rencontrer au moment où elles étaient dans cette réflexion rétrospective sur elles-mêmes à se demander ainsi où elles allaient. J'ai eu ainsi la chance d'avoir été choisie pour devenir le témoin de leurs paroles, dans une position que j'ai acceptée intérieurement. Il s'agissait alors pour moi de prendre conscience de ce qu'elles étaient durant leur jeunesse et ne pas couper ce lien avec ce passé dans le présent. Il était également nécessaire de rendre compte des illusions qui parcourent une vie ou comment on cesse de croire à ce que l'on espérait par le passé. J'ai ainsi souhaité ne jamais m'éloigner de leur point de vue autoréflexif sur leur histoire.

"Bellas de noche" de María José Cuevas © DR "Bellas de noche" de María José Cuevas © DR
C. L. : Penses-tu que le projet du film dans son ensemble comme la présence de la caméra a permis de déclencher davantage ce regard autoréflexif sur elles-mêmes ?
M. J. C. :
En effet, je crois que cela a pu aussi les aider même si tout s'est passé de manière organique. Lorsque je leur ai dit que je souhaitais faire un film sur elles, elles m'ont répondu : « bien sûr, sur les vedettes ». Il allait ainsi être question du statut de leur gloire passée. Toute la partie introductive du film où les personnages sont présentés a été mis en scène par elles-mêmes. Au fur et à mesure du tournage, nous avons été davantage complices et amies. Dès lors, les costumes et le maquillage ont progressivement disparu, c'est-à-dire que s'est éloignée la représentation du personnage. C'est là ce qui m'intéressait le plus : je ne souhaitais pas faire un documentaire témoin d'une époque révolue. Je voulais découvrir ces femmes fortes et incroyables avec leurs peurs, leurs espoirs. Dans un tel documentaire, il est essentiel d'avoir une confiance mutuelle entre les personnes filmées et les personnes qui filment. C'est le base du film qui m'a permis d'entrer davantage dans certains aspects de leur personnalité. La réflexion, la complicité entre femmes se sont alors transformées en un miroir.

C. L. : Suivre leurs récits sans les témoignages d'autres personnes qui ont travaillé avec elles, est-ce une manière de revendiquer l'idée qu'elles sont elles-mêmes les seules propriétaires de leur corps et des personnages qu'elles ont crées à partir de celui-ci ?
M. J. C. :
Tout d'abord elles sont toutes vivantes et je souhaitais me concentrer sur elle plutôt que sur les témoignages extérieurs. Je souhaitais ainsi me placer du côté plus intime de leurs récits, sans jamais me laisser distraire par d'autres regards sur ce qu'elles ont été. Au final, le discours des vedettes s'est dilué pour devenir plus personnel. Je n'avais donc pas besoin d'autres voix sur elles.
On ne peut nier qu'elles ont fait à leur époque partie du contexte de la liberté des corps. Ainsi, dans le cinéma de
ficheras, elles sont apparues nues. Le cinéma de ficheras est inspiré du cinéma italien présentant des comédies érotiques où se mélangent la sensualité et la libération des corps avec un humour picaresque. Un double discours émerge dès lors les présentant alternativement comme des femmes exploitées ou des femmes libérées. C'est en les connaissant que je peux les voir comme des femmes libérées et qui ne sont en rien des victimes : elles sont complètement conscientes de l'époque qu'elles ont traversé. Ce fut une époque importante dans l'histoire de tous les pays où se produit l'exploitation des corps, qui dépasse la seule réalité de l'industrie pornographique. Il s'agissait de revenir à une représentation du corps sensuel et désirable. Ce sont là des représentations distinctes de ce que véhiculaient les images de Chavela Vargas ou de María Félix. Ce que je dénonce c'est le fait que les corps mis en avant comme la représentation même de la beauté ont pu devenir jetables plutôt que chercher à savoir s'il était question d'exploitation ou non.

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