Entretien avec Michael Silva, acteur principal du film "El Cristo ciego"

Michael Silva était invité en décembre 2016 au Costa Rica Festival International de Cine (CRFIC) à présenter le film "El Cristo ciego" de Christopher Murray où il joue le rôle principal. Le film est à nouveau en compétition officielle au sein de la sélection du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse.

Michael Silva, dans le film "El Cristo ciego" de Christopher Murray © Jour2Fête Michael Silva, dans le film "El Cristo ciego" de Christopher Murray © Jour2Fête

 

Cédric Lépine : Comment es-tu entré sur le projet de ce film ?

Michael Silva : Je ne connaissais pas le travail de Christopher jusqu'au moment où il me contacta par l'intermédiaire d'un collègue afin de jouer dans son film El Cristo ciego. Il avait vu une photographie de moi, c'est ce qui l'a motivé à me contacter. Il m'a passé le scénario que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt. J'ai ensuite réalisé des essais pour la caméra et cela a duré deux ou trois mois avant qu'il me contacte pour le rôle principal de son film. Nous avons alors beaucoup parlé du scénario. Nous avons ainsi commencé à travailler ensemble, expérimentant l'improvisation. Ce fut un long processus avant le début du tournage. Durant ce temps, je pense que j'ai pu trouver mon propre langage pour mon personnage, tout autant que son harmonie et ses cohérences.

C. L. : Est-ce que ton expérience dans d’autres rôles t'a été utile pour entrer dans ce nouveau personnage du film de Christopher Murray ?

M. S. : Effectivement, ce que j'ai appris à l'école d'acteurs me permet de dialoguer avec les autres acteurs. Mais dans El Cristo ciego, je savais que j'étais l'unique acteur professionnel : ces codes pour communiquer avec l'autre ne pouvaient donc pas fonctionner. Ainsi a commencé pour moi toute une période de questionnement où je me suis demandé comment jouer telle scène avec des personnes qui ne sont pas acteurs, qui interprètent des personnages inspirés de leur propre identité fictionnée. À la différence d’eux, je ne partage pas la vie de mon personnage. J'ai décidé de ne pas être frustré de ne pas pouvoir exprimer la même vérité qu'eux. Il fallait dès lors que j'assume ma relation à eux, ce qui me permettait de débuter avec eux un dialogue. Mon rôle a évolué et s'est transformé à partir de ce qu'ils proposaient. Ma méthode a consisté à développer une grande attention pour ce qui se passait autour de moi. Cela a été un grand apprentissage pour moi, même si à l'heure actuelle j'ignore comment j'ai pu précisément faire. Je savais deux ou trois choses comme l'économie des gestes, des actions, une inquiétude qui génère une certaine contemplation auprès des spectateurs. À cet égard, je peux noter que la notion du temps qui se vit à Iquique est très proche de ce que la fiction du film traduit.
Auparavant, j’avais eu une expérience en série de télévision et au théâtre, mais tout cela m’était bien inutile pour comprendre ce qu’est la vérité d’une scène. L’expérience sur ce film m’a beaucoup aidé à comprendre ce qu’est le travail d’acteur.

C. L. : Penses-tu que la différence de rapport à la réalité immédiate entre toi et les autres acteurs autochtones a pu permettre de générer ce détachement si particulier de ton personnage ?
M. S. : Oui, tout à fait : Christopher pourrait répondre à cette question mieux que moi. Christopher m’a seulement expliqué qu’il m’a choisi en raison de mon regard. J’ai alors tenté de raconter une histoire au maximum à travers mes seuls yeux. Le cinéma tire beaucoup de son expressivité du regard. C’est un travail très complexe de développer un regard très expressif sans utiliser les gestes du corps. Pour développer mon personnage, Christopher a beaucoup sollicité mon intuition. Pour préparer mon personnage, il m’a été plus utile de vivre longuement auprès des gens d’Iquique que de lire des ouvrages sur leur réalité. En outre, Christopher m’a conseillé de voir L’Évangile selon Saint Matthieu de Pasolini.

C. L. : Comment as-tu travaillé avec Inti Briones, l’un des meilleurs chefs opérateurs de toute l’Amérique latine avec Sergio Armstrong (avec lequel tu as travaillé sur Neruda de Pablo Larrain) ?
M. S. :
Il y a un dialogue permanent entre le travail de l’acteur et celui du chef opérateur. J’ai eu l’opportunité de bénéficier de la confiance d’Inti Briones et je souhaitais constamment apprendre de ma présence devant sa caméra. Il a travaillé durant plusieurs années avec la lumière naturelle qui est une chose très complexe. Ce fut un grand privilège de travailler avec lui qui était d’ailleurs en véritable osmose avec tous les membres du tournage. Au sein du désert, nous devions tous nous soutenir durant le tournage.

C. L. : Quel est ton point de vue sur le scénario ?
M. S. :
Lorsque j’ai lu pour la première fois le scénario, j’ai imaginé le processus du voyage comme une évolution mentale pour mon personnage. Mais lorsque j’ai vu le film pour la première fois en festival, l’idée que je m’en fis fut différente. Et à chaque projection, mon regard sur le film a évolué.

C. L. : L’histoire racontée dans le film reflète-t-elle pour toi des caractéristiques de la réalité actuelle au Chili ?
M. S. :
Pour Christopher, ce pèlerinage mystique est un prétexte pour témoigner de la réalité sociale des habitants d’Iquique. Ils se trouvent au cœur d’un conflit social où les propriétaires des exploitations de mines contaminent en toute impunité leurs rivières. Je pense que cette interprétation politique, sociale et économique du film n’est possible qu’en sous-texte auquel il faut porter une attention particulière. Le film n’a pas besoin pour autant de prendre les apparences d’un pamphlet politique. La réflexion du film se porte sur la question de la foi : quelle est la foi de toute une communauté placée dans la marginalité par rapport au reste du pays.

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