Entretien avec Fernando Guzzoni, réalisateur du film "Jesús"

Le film "Jesús" de Fernando Guzzoni faisait partie en mars 2017 de la programmation des films en compétition au festival Cinélatino de Toulouse. Le voilà à nouveau en compétition au Festival International du Film d’Amiens. C’est l’opportunité de revenir avec lui autour de son film autour de cet entretien.

Fernando Guzzoni © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli Fernando Guzzoni © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli
 

Cédric Lépine : L’histoire de ton personnage éponyme a en commun avec la figure biblique de porter le drame de se sentir abandonné de son père : est-ce que c’est ce qui t’a intéressé dans ce nom ?
Fernando Guzzoni :
Le film fait référence au monde patriarcal latino et plus particulièrement chilien. Au Chili, une légende a traversé notre histoire coloniale jusqu’à aujourd’hui. C’est l’histoire d’une femme indienne abandonnée par le conquistador qui l’a mise enceinte. Ceci révèle le poids de la figure paternelle malgré son absence d’implication dans l’éducation des enfants au sein de notre société aujourd’hui. Ce mythe de l’absence du père est devenu une pratique admise dans la société actuelle où la relation entretenue dégage en effet peu d’amour. J’ai ainsi décidé dans mon film d’utiliser ce paradigme de l’abandon du père afin de développer une réflexion sur le thème de l’abandon du père dans le monde latino-américain. C’est également d’un autre côté un point de vue lacanien autour de l’idée que le père donne une identité à sa filiation à travers son nom et lui ouvre ainsi les portes du monde social : ce nom peut être abandonné à tout moment. J’ai souhaité utilisé cette image hyper masculine et maladroite du père dans des relations chargées de silence et de violence dans l’espace domestique.

C. L. : Dans la construction psychologique de ton personnage principal Jesús, peut-on le présenter comme une personne marquée dans tous ses choix par une quête désespérée d’amour ?
F. G. :
Je crois que le film dans son ensemble présente la crise des relations humaines, aussi bien au sujet des affects que de l’amour. C’est un personnage qui a perdu sa mère, dont les relations avec son père sont dysfonctionnelles et ses relations affectives et sexuelles avec son ami sont marquées par la transition, la quête de soi. Il apparaît comme un enfant sans lieu d’appartenance, marqué par toutes ses carences. Je crois que lorsque quelqu’un ne dispose pas d’amour dans sa structure familiale (amour fraternel, dans le couple, etc.), la construction sociale en souffre beaucoup. C’est pourquoi le personnage principal est totalement perdu.

C. L. : Tu as travaillé à la fois avec de jeunes acteurs et un acteur plus expérimenté comme Alejandro Goic que tu retrouves après son rôle dans ton premier long métrage Carne de perro. Comment se pase dans ce cadre la direction d’acteurs ?
F. G. :
Tout d’abord, le personnage de Jesús devait avoir précisément 18 ans : ce fut pour cette raison un long et difficile processus de casting. Finalement, l’acteur Nicolás Durán a réussi à me convaincre qu’il pouvait être le personnage. Pour éviter de systématiser la manière de jouer, j’ai décidé que l’interprétation allait être différente à chaque prise. Le but était ainsi de générer une progression émotionnelle et dramatique chez le personnage. Cette technique était essentielle pour moi pour faire face au manque d’expérience de l’acteur en question. La direction d’acteurs sans expérience était un peu compliquée mais cela faisait partie du défi que j’ai assumé. Heureusement les acteurs étaient courageux et généreux. En outre, ils ont très vite compris l’exigence dans leur interprétation à laquelle je les soumettais. Ainsi s’explique le niveau de réalisme du film : ils ont compris que mon exigence n’était pas un caprice mais répondait bien à l’esprit du film.

C. L. : Le drame du film s’inscrit dans un contexte social d’homophobie : était-ce l’un des thèmes que tu souhaitais dénoncer dans ton film ?
F. G. :
Non, le film ne montre pas que la violence surgit à travers un mobile idéologique comme l’homophobie par exemple ou tout autre discrimination sexuelle. Bien au contraire, l’irruption de la violence se fait de manière tout à fait arbitraire, où un jeu juvénile se transforme en un crime. Ceci est la première lecture de la scène, ensuite, une lecture plus profonde montre que la violence à laquelle ces jeunes sont soumis dans un contexte comme la société chilienne soumise à une accélération forcenée de la mondialisation du capitalisme profond où il existe une frontière infinie entre riches et pauvres et où ces jeunes vivent dans une situation d’exclusion. Cette violence souterraine à un moment donné surgit de la manière la plus imprévisible, comme s’ils avaient sur les épaules une bombe prête à exploser à tout moment. Pour moi dans le film, le crime perpétué n’est pas spécifiquement homophobique.

C. L. : Comment interprètes-tu dès lors l’attitude de tes personnages dans cet acte de violence gratuite : est-ce que l’on peut y voir des jeunes perdus en l’absence de valeurs non transmises par leurs parents ?
F. G. :
Je ne suis pas sociologue et le film lui-même n’a aucune prétention sociologisante. Je pense en revanche qu’une génération qui naît dans une démocratie en pleine crise de représentativité et de ses idéaux, dans un monde hyperglobalisé générant une tonne d’informations, où tout change et où tout se vend, finit par sombrer dans un nihilisme profond. Cela provient également d’un contexte familial un peu complexe qui ne touche pas seulement les classes moyennes et basses mais aussi les hautes. Pour cette raison, le film ne diabolise pas les personnages : je me contente simplement de montrer une réalité que j’ai moi-même rencontrée lorsque j’étais jeune. J’ai en effet vécu dans les lieux où vivent mes personnages : je ne suis donc pas un touriste dans mon film ! Il ne s’agit pas d’un darwinisme social qui conduirait à penser que les personnes sont ce qu’elles sont à cause de leur pauvreté.

"Jesús" de Fernando Guzzoni © DR "Jesús" de Fernando Guzzoni © DR

C. L. : À la différence de ton précédent film, la mise en scène dans Jesús flirte avec les codes du thriller. Comment s’est construit ce dialogue avec le cinéma de genre ?
F. G. :
En effet, le film est un drame avec divers aspects proches du thriller. J’aime beaucoup les films qui jouent avec les codes du genre en leur for intérieur. C’est ce que je répète également dans mon prochain film. Je trouve intéressant lorsque les films mélangent les différents genres cinématographiques. Un film qui n’utiliserait que les codes d’un seul genre serait très ennuyant. Tel est pour moi l’esprit de Jesús plus proche d’une invitation au voyage émotionnel aux multiples couleurs à travers sa structure narrative, qu’une volonté de donner des informations aux spectateurs. La première partie du film est plus éclectique, urbain avec beaucoup de lumières et de sons alors que la seconde partie du film est basée sur le principe d’action/réaction dans un style beaucoup plus narratif : le film devient alors plus hermétique et intimiste. Le paysage urbain se transforme à ce moment en paysage naturel. Ceci témoigne d’une volonté de présenter un film avec en son sein deux ADN distinctes.

C. L. : Avec un tel titre, on peut questionner les motivations des personnages en fonction de leur foi au système social, politique ou familial alors que domine le nihilisme.
F. G. :
Tout d’abord, le film possède des éléments bibliques à la fois de manière cryptique mais aussi plus explicitement. Mon intention était d’établir des relations entre le nom de mon personnage et l’eau pour expier la culpabilité. Cela est d’autant plus évident pour la dernière scène où j’avais en permanence en tête le sacrifice d’Isaac. Je souhaitais ainsi aborder la dénonciation, la trahison du père à l’égard de son fils. En l’occurrence, le devoir social ou un intérêt personnel sont alors en jeu. On se demande alors si un père est prêt à compromettre sa vie pour une des actions de son fils. Ce n’est pas un père innocent mais un père négligent. J’avais ainsi l’intention de développer certaines références bibliques parce que je trouve la structure scénaristique biblique des évangiles fascinante, non pas d’un point de vue chrétien mais du point de vue de l’aventure. Je pense que la Bible est un grand livre d’aventures : telle est la lecture que j’en fais.

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