Entretien avec José María Cabral, réalisateur de "Carpinteros"

Après avoir participé à la compétition fiction du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse au mois de 2017, "Carpinteros" de José María Cabral fait partie de la programmation du Costa Rica Festival Internacional de Cine 2017. Le film met en scène l'histoire d'amour entre Julián et Yanelly dans une prison de République Dominicaine.

José María Cabral © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli José María Cabral © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli

Cédric Lépine : Tu as déjà réalisé plusieurs longs métrages au rythme d'un film par an. Quel est ton secret ?
José María Cabral :
L'anxiété ! [rires] J'ai à la fois réalisé des films avec peu de moyens et aussi des productions plus conséquentes. Sur les cinq films que j'ai réalisé, deux ont bénéficié d'un financement rendu possible grâce à la loi nationale de soutien à la production cinématographique de la République Dominicaine. Un troisième film a pu se faire avec le financement direct d'un producteur et un autre encore avec seulement 10 000 dollars. Depuis très jeune je cherche à faire des films et cela de manière très indépendante. Je pense que la clé se trouve dans ma personnalité puisque je suis quelqu'un d'une profonde intranquillité. Ceci signifie que je ne peux pas attendre que tous les fonds soient réunis pour réaliser un film : j'ai besoin de me lancer, malgré le peu de ressources dont je puisse disposer. Parfois cela m'aide et parfois au contraire c'est au désavantage de la réalisation du film. Au moins, je peux dire que j'ai eu l'opportunité de pouvoir terminer chacun de mes projets. Quoi qu'il en soit, j'ai beaucoup appris. Dans le cas de Carpinteros, la réalisation totale du film a duré un an et demi. Je suis très heureux d'avoir pu dédier six mois au scénario. Le secret de ma motivation se trouve définitivement dans cette inquiétude personnelle qui me pousse en permanence à vouloir créer.

C. L. : Si l'on considère tous ces films comme autant d'expériences d'apprentissage de la réalisation, peut-on envisager Carpinteros comme une œuvre qui s'affirme dans une nouvelle maturité ?
J. M. C. :
Je suis depuis toujours une personne qui apprend en faisant. J'espère que Carpinteros puisse être une nouvelle étape dans cet apprentissage. Le film est d'ailleurs construit sur un soin particulier donné aux détails dans le souci d'être plus efficace dans la narration. J'ai ainsi beaucoup appris avant et pendant Carpinteros et j'espère bien ainsi profiter de cette expérience pour mon prochain film.

C. L. : Lorsque tu as écris le scénario, as-tu pensé au public dominicain ou bien étais-tu dans une approche plus universelle des thèmes ?
J. M. C. :
Non, je n'ai pas songé à un public spécifique même si je ne suis pas sans ignorer que certains dialogues fonctionneront mieux en République Dominicaine qu'ailleurs. En vérité, je me suis concentré sur la sincérité de l'histoire que je souhaitais raconter indépendamment du public du film. J'ai appis à cet égard que plus je mettais en scène des éléments spécifiques, plus large serait mon public. Actuellement, le public est en quête de choses qu'il n'a encore jamais vu. On pourrait craindre l'enfermement du film dans un cinéma de niche, mais avec une bonne mise en scène le film est en mesure de rencontrer le plus grand nombre. C'est pourquoi je me suis davantage concentré sur l'histoire que sur un public spécifique. Cela ne signifie pas non plus que j'ai oublié le public, bien au contraire : il est essentiel que les gens viennent au cinéma et que chaque film puisse trouver son public. Je veux seulement dire que ma prise en compte du public n'était pas préalable à l'écriture du film. Toutefois, j'espérais bien que mes décisions personnelles dans la réalisation de ce film puissent trouver aussi un intérêt auprès du public.

C. L. : Le conflit entre les deux personnages masculins de Carpinteros qui désirent une même femme est-il aussi l'incarnation d'une lutte entre deux communautés distinctes qui se déchirent à travers des arguments racistes ? Ainsi, cette histoire d'amour dénonce une fracture sociale profonde actuellement en République Dominicaine.
J. M. C. :
J'ai utilisé le contexte social des personnages comme un moyen de rendre compte de leur crise d'identité. C'est pourquoi le film développe davantage l'histoire d'amour que le contexte social du milieu carcéral. Mes personnages ont certes des origines, mais ce qui m'importait c'est de montrer leur histoire personnelle spécifique qui n'appartient qu'à eux. Un homme rencontre l'amour et il va faire tout son impossible pour le réaliser en cherchant à rester avec l'élue de son cœur. Ensuite arrivent les thèmes sociaux, effectivement très importants, autour de la question de la xénophobie et de le discrimination dont sont l'objet les personnes venant d'Haïti. C'est là un thème que j'ai davantage développé au profit de la création de mon personnage que du thème social lui-même. Cela ne signifie pas non plus que je sous-estime ce sujet.
Avec cette histoire d'amour, je souhaitais humaniser un contexte social plutôt que de me contenter d'en faire la critique. Je n'ai pas non plus chercher coûte que coûte à sauver mes personnages : l'essentiel était avant tout pour moi de pouvoir les sentir, de prendre en considération leur capacité à s'inventer au quotidien. Ainsi, la mise en scène de l'amour me permettait d'humaniser mes personnages à chaque étape de leur transformation. Il ne s'agit pas de condamner la délinquance comme si elle était irrémédiable mais de constater dans ces prisonniers leur goût à apprendre, leur intelligence pour se construire.

C. L. : L'histoire d'amour révèle aussi l'opportunité unique pour le personnage d'exister, de se créer une nouvelle vie, alors que nous ne connaissons rien de ses liens sociaux à l'extérieur de la prison. Il y a dès lors ce paradoxe de renaître en tant qu'être social dans le lieu même de l'exclusion sociale que représente la prison.
J. M. C. :
Parfaitement ! Sans dévoiler la fin du film, ce contexte permet de comprendre ce qui va arriver au personnage principal. Il se trouve dans un contexte de survie où il doit à la fois se retrouver et se libérer. Car la liberté ne concerne pas qu'un espace physique mais une expérience intérieure. C'est pourquoi dans le film il était pour moi essentiel de ne jamais sortir de l'espace carcéral pour montrer paradoxalement comment le personnage va pouvoir s'y sentir libre.

C. L. : Était-ce également essentiel pour toi de ne pas faire reposer toute l'histoire sur un seul personnage principal mais d'offrir autant de place au point de vue de Julián qu'à celui de Yanelly ?
J. M. C. :
Je souhaitais en effet que l'on puisse voir les deux mondes pour montrer qu'il se passe les mêmes choses du côté des hommes que de celui des femmes. C'est ainsi que l'on peut comprendre un amour réciproque entre l'un et l'autre. Si les hommes se battent pour une femme, les femmes aussi se battent pour un homme. Les deux genres sont des êtres passionnés et c'est pourquoi ils se battent pour arriver à leurs fins. Si le film commence avec Julián et fait de lui le protagoniste de l'histoire, il était essentiel que l'on puisse comprendre que sa transformation était vécue de manière réciproque par Yanelly.

"Carpinteros" de José María Cabral © DR "Carpinteros" de José María Cabral © DR

C. L. : L'une des forces du film est cette communication par le langage des signes entre hommes et femmes. Ces scènes témoignent d'une poésie inattendue de la part des hommes rudes qui font naître dans le mouvement de leurs mains des messages d'amour ! Est-ce que cette idée inédite est ce qui t'a poussé à réaliser ce film ?
J. M. C. :
Un ami m'a parlé de ce langage des signes que des individus s'inventaient, poussés par la contrainte de ne pas pouvoir crier pour se parler à longue distance des uns et des autres. Il y avait donc chez eux une forte nécessité d'inventer leur propre langue pour communiquer. Ce qui m'a beaucoup touché c'est que le langage des signes qui aurait pu être utilisé pour des tas de choses illicites comme le trafic de drogue, était utilisé pour témoigner de l'amour ou de l'amitié ! Et cela se passe dans une prison où l'on présuppose un cadre d'une extrême violence de la part de dangereux criminels. Il y a cette humanité et je me devais de la partager sur grand écran avec le public. Ce qui constitue pour moi une réelle motivation pour faire ce film !

C. L. : Pour nourrir la mise en scène réaliste du milieu carcéral, quelles ont été tes sources d'informations ? Est-ce le fruit d'un long travail d'investigation ?
J. M. C. :
L'investigation a duré neuf mois durant lesquels j'ai visité quasiment chaque jour une prison, nourrissant progressivement mon scénario. Cette longue durée m'a permis de nouer des relations d'amitié avec les détenus qui m'ont confié en toute confiance quelques éléments de leur histoire, du fonctionnement de la prison, etc. Au moment de l'écriture, j'ai dû envisager plusieurs scènes afin de construire mon récit, imaginant peu à peu qui pouvait incarner les personnages. C'est ainsi qu'a débuté le processus de casting qui a duré trois mois où ont été choisis pour la plupart des acteurs non professionnels pour le film.

C. L. : Le film s'inscrit dans un sous-genre de l'histoire de la production cinématographique : le « film de prison ». Ton originalité apparaît dans la représentation parallèle des prisons masculine et féminine, ainsi qu'une mise en scène étonnamment anticlostrophobique où la lumière est omniprésente, où les portes des cellules sont la plupart du temps ouvertes, où les prisonniers déambulent librement. Tout ceci donne l'impression d'un micromonde à l'intérieur du pays.
J. M. C. :
Ma première sensation à l'égard de cette prison était celle d'une ville, même si celle-ci est fermée. On y trouve des télévisions, des téléphones portables, des points de vente de fruits et légumes, etc. Lorsque j'ai découvert ces espaces de liberté et de certains privilèges, je me suis dit qu'il se passait quelque chose de comparable avec ce que l'on pouvait vivre à l'extérieur de la prison. Je souhaitais que le public vive cette expérience inattendue de la prison. En tant que réalisateur, je me suis alors contenté de rendre compte de la réalité que je voyais, il n'y avait donc aucune manipulation de ma part quant à la représentation du milieu carcéral qui est tel que l'on peut le voir dans le film.

C. L. : Contrairement à d'autres films dont l'action principale se situe en prison, on ne voit dans Carpinteros aucun conflit contre l'autorité dans les rapports entre les prisonniers et le personnel de la prison. Pourquoi ?
J. M. C. :
Tout d'abord parce que ce n'était pas le sujet que je souhaitais développer et ensuite parce que j'ai été très peu témoin de ce type de manifestation. Le personnel même de la prison qui incarne l'autorité directe auprès des prisonniers est très mal payé, ce qui peut contribuer à une certaine sympathie entre les uns et les autres : j'ai constaté un véritable respect des prisonniers à leur égard. Je n'ai vu ni senti la moindre situation d'abus entre eux.

C. L. : Pour tes prochains films, est-ce que tu ressens toujours le besoin de puiser sur ta propre inquiétude pour pouvoir entrer dans un processus créatif ?
J. M. C. :
Je dois apprendre à contrôler cette anxiété parce que je sens qu'elle me fait avancer, mais elle ne doit pas non plus me faire désespérer. C'est à moi de découvrir en elle l'alliée qu'elle peut être. Je ne veux pas non plus l'abandonner car un long moment de tranquillité pour moi serait néfaste : la création pour moi émerge dans le mouvement ! En revanche, elle ne doit pas me dominer.

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