Entretien avec Elvira Diaz pour son film "El Patio"

Avec son troisième film "El Patio", Elvira Diaz offre un nouvel opus sur la mémoire chilienne des conséquences de la violence de la répression politique de la dictature. C'est au festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse en 2017 où elle a présenté ce film que la réalisatrice a répondu aux questions suivantes.

Elvira Diaz © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli Elvira Diaz © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli
Cédric Lépine : Comment cette réflexion sur la mémoire dans votre troisième film intitulé El Patio a débuté ?

Elvira Diaz : Je suis née en France. Mon père était réfugié politique en tant que leader syndical du bâtiment au Chili. Il est arrivé en France en janvier 1974 et ma mère faisait parti d’un comité de bénévoles pour accueillir les réfugiés. Mon père et son frère sont arrivés en même temps et d’ailleurs mon premier film, Y volveré, raconte le premier retour au Chili de cet oncle. Une fois la famille chilienne dans son ensemble réunie en France, ils ont pu monter un groupe de musique qui interprétait les chansons de Quilapayún, Victor Jara, Inti Illimani, etc. Les bénéfices de ces concerts étaient destinés aux familles des prisonniers politiques. Enfant, j’ai été ainsi élevée dans ce contexte militant chilien mais aussi latino. J’ai commencé très jeune à faire des films dans une famille très clanique qui adore archiver et passe son temps à faire des photos et les classer. La famille du côté français de ma mère portait ainsi une quête de mémoire face à un passé trouble. J’ai ainsi naturellement était portée vers la réalisation de films. Je souhaitais aller au Chili avec mon père et finalement j’ai craqué : j’ai accompagné mon oncle quand il est parti, l’occasion pour moi de réaliser mon premier film.

Parce que mon père n’est jamais retourné au Chili, j’avais de mon côté le désir d’aller interroger là où ma famille prend ses origines. J’avais besoin de savoir pourquoi je suis née en France car je suis née de cette cassure traumatique qui a eu lieu au Chili dans les années 1970. Le 11 septembre 1973 a ainsi eu de lourdes conséquences pour toute la famille. Si l’on parle de « travail de mémoire » ce mouvement est pour moi très spontané.

 

C. L. : Quelle est l’actualité de cette mémoire au Chili ?

E. D. : Le Chili est complètement coupé en deux entre pinochetistes et pro Allende où se joue une lutte contre la mémoire et l’oubli. Je crois que ce qui me touche dans mon travail, où dans mes trois films mes personnages principaux sont âgés, c’est ce qui me fascinait enfant lorsque j’écoutais les histoires des anciens. Mon envie d’archiver s’est transformée avec la réalisation de films en transmission. Car j’ai besoin de partager l’histoire qu’on me raconte et d’être une antenne au sommet de la colline pour la diffuser. Je me rends compte a posteriori que ces trois films étaient portés par la révélation d’un secret. Je suis fascinée par la capacité de l’homme à résister. Je ne cherche pas des scoops, des informations précises : on sait déjà qu’il y a des disparus au Chili. Ce qui me touche, c’est la façon dont mes interlocuteurs sont encore debouts. Ainsi, lorsque mon interlocuteur explique qu’il y avait des cadavres à la morgue en 1973, on n’apprend rien : mes films sont avant tout une parole d’amour, une envie d’écoute et de partage.

 

C. L. : Dans votre film El Patio, vous faites le choix de vous concentrer sur un endroit pour parler de tout un hors champs. Quand on sait que les corps des disparus sous la dictature ont été disséminés partout, c’est le Chili lui-même qui peut devenir la métaphore du cimetière que vous filmer.

E. D. : Je me suis rendu compte avec ce troisième film que mon obsession n’est pas forcément chilienne en fait. Il y a ainsi peu de dates, de lieux dans le film. Cette histoire pourrait se passer n’importe où dans le monde. Je m’intéresse davantage à la capacité de résistance et de résilience face à la capacité humaine de folie qui l’entoure. Et je réagis avec le désir d’archiver cette expérience. Les personnages de mes trois films sont capables de beaucoup d’autodérision et de vérités ensemble. Ils sont toujours très entiers et je suis impressionnée par la façon dont ils peuvent proposer une lecture sur la gravité des choses.

 

"El Patio" d'Elvira Diaz © DR "El Patio" d'Elvira Diaz © DR

C. L. : Il est impressionnant de voir ce cimetière où des manifestations sont aussi réprimées violemment : le cimetière n’est pas tout à fait un lieu de repos.

E. D. : Dans mon film précédent sur Victor Jara, l’un des personnages disait effectivement qu’au Chili on ne laisse pas les morts dormir. En effet, nombreux sont les corps des personnes célèbres à avoir été exhumés pour autopsie à l’instar de Pablo Neruda, Salvador Allende, Victor Jara. Contrairement à ce qui se passe en France, les cimetières au Chili sont aussi des lieux très vivants où les familles viennent fêter des anniversaires avec des barbecues.

 

C. L. : Comment avez-vous trouvé votre place dans le monde essentiellement masculin que vous filmez ?

E. D. : Ce n’était pas facile. Mon film précédent était consacré à Victor Jara et le lieu que je filme dans El Patio se trouve en face de la tombe du défunt chanteur. J’ai commencé à demander alors « qui enterrait les corps des disparus ? » C’est là que l’on m’a appris qu’il s’agissait des fossoyeurs dont certains étaient encore en activité. On m’avait prévenue que les fossoyeurs ne parlaient pas mais j’avais pour moi de ne pas être une journaliste chilienne. En effet, ils étaient méfiants des médias chiliens qui ont déjà déformé leurs paroles. Ils m’ont fait confiance et même lorsqu’ils ont reçu des menaces pour leur témoignage, ils ont tenu à parler car ils voulaient cesser d’avoir peur comme ils ont fait depuis de longues années.

 

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