Entretien avec Lila Avilés, réalisatrice de "La Camarista"

Après avoir été programmé en compétition officielle au festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse en mars 2019, "La Camarista" de Lila Avilés est sorti en salles depuis le 17 avril 2019. Voici cet entretien avec Lila Avilés autour de son film qui narre l'histoire d'Eve, jeune femme de chambre d'un hôtel de luxe à Mexico.

Lila Avilés © Laura Morsch Kihn assistée de Raquel Gonzalez Lila Avilés © Laura Morsch Kihn assistée de Raquel Gonzalez

Cédric Lépine : Avez-vous construit le personnage d'Eve à partir des histoires de vie de femmes de chambre ?
Lila Avilés :
J'ai passé sept ans à interroger de nombreuses femmes de chambre dans divers endroits. Disons que sur le plan de la personnalité, ces femmes sont toutes très différentes, mais en général, la solitude et l’absence se retrouvaient chez elles. Ainsi, au moment d'écrire le scénario avec Juan Carlos Márquez, nous avons davantage réfléchi à la création d’un personnage central qui exprimerait ce pouvoir, cette tendresse, mais en même temps cette solitude.


C. L. : Que représente pour vous le personnage de la femme de chambre ?
L. A. :
Eve est l’axe du film : tout tourne autour d’elle. C'est une femme de chambre mexicaine, mais il peut tout aussi bien s'agir d'une représentation en tant que telle du travail dans n'importe quel pays du monde. Peu importe la classe sociale, il s’agit de la communion entre le travailleur et son travail, des verticalités des rapports sociaux, du désir de s’élever, dans la pratique du travail, dans la spiritualité ou la beauté. Eve fait l'apprentissage de sa propre vie à partir de sa relation aux autres, y compris à travers leur absence.


C. L. : Après votre expérience dans la mise en scène de théâtre, pourquoi avoir décidé de faire un film de cinéma autour de ce sujet ?
L. A. :
J'ai toujours voulu être cinéaste et maintenant que je filme, je me rends compte que je suis plus une cinéaste qu'autre chose, puisque c'est là que je suis la plus heureuse. J'ai écrit il y a longtemps une pièce qui était un peu le germe de La Camarista et qui s'intitulait La Camarera (littéralement : La Serveuse), mais je n'avais aucune idée du fond. La pièce n'a rien à voir avec le film. Si nous faisons confiance à la linguistique, il me semble très beau qu’au Mexique, le mot CAMARISTA, peut être séparé linguistiquement en CAMA-RISTA, autrement dit l’art de fabriquer des lits [camas]. Ainsi, le terme même apporte une autre compréhension du métier et une autre pour moi en tant que cinéaste.

"La Camarista" de Lila Avilés © Bodega Films "La Camarista" de Lila Avilés © Bodega Films


C. L. : Pourquoi avoir choisi de suivre durant tout le film la vie d'Eve dans son travail de femme de chambre en laissant en hors champ sa vie privée ?
L. A. :
Je trouve cela plus intéressant et plus beau de comprendre une vie à partir du lieu de travail, que le spectateur écoute et à partir de cette attention, imagine le reste. Comment va le fils? Comment l'entendez-vous? Une compréhension se diffuse auprès du spectateur même si ce n'est pas visible.
C'est comme un poème qui donne des indices que le lecteur interprète et complète.
Cela ne signifie pas que je vais conserver cette idée comme un principe pour tous mes films, mais pour celui-ci, je l'ai toujours pensé de la sorte.



C. L. : Pensez-vous que le cinéma a ce pouvoir de rendre visibles les personnes invisibles et ainsi relier des personnes qui ne se rencontrent plus dans la société ?
L. A. :
Oui, la réalité est telle que ce sont des personnes destinées à être invisibles : elles peuvent faire partie des choses les plus intimes de nos vies sans que nous ne prenions jamais conscience d'elles. Ce faisant, je souhaitais suivre Eve ce jour-là. En ce sens, le film est très organique et c'est très gratifiant que la communion soit si puissante entre le spectateur et le film. Celle-ci passe en effet du particularisme à l’universel et de là vient la beauté de la connexion avec le spectateur.


C. L. : Le film parle de l'incommunicabilité entre les classes sociales distinctes.
L. A. :
Malheureusement, non seulement entre les classes sociales, mais aussi entre les êtres humains, où chaque fois la communication humaine est de plus en plus complexe.


C. L. : Filmer dans un lieu clos était-il un moyen de retrouver une mise en scène proche du théâtre pour contrôler les événements exogènes à l'histoire ?
L. A. :
J'adorerais dire que c'était très contrôlé, mais c'était tout le contraire. Nous sommes allés filmer dans un hôtel en activités 24 heures sur 24 et nous avons dû nous y adapter. Je pense que c'est plus facile lorsque vous avez le contrôle total d'un lieu ou que vous filmez à plusieurs endroits, car le même endroit vous aide à donner un rythme au récit, surtout lorsque la nature est belle en elle-même au service des acteurs, dont la moitié sont des professionnels. C'est ce que j'apprécie le plus lorsque je travaille avec une équipe. Je suis très méticuleuse dans la direction des acteurs. En ce sens, c'est ce qui me rapproche du théâtre, des gens, bien que les conventions soient exponentiellement différentes. J'aime beaucoup en ce sens le travail de Cassavetes ou Bergman, pour qui les personnages de leurs films sont les plus importants dans leurs choix de mise en scène.

C. L. : Selon vous, cette histoire aurait pu se dérouler dans n'importe quel pays du monde ou bien y a-t-il plusieurs éléments qui font de ce film une histoire proprement mexicaine ?
L. A. :
Je crois que La Camarista est un film très mexicain, à travers la langue elle-même, à travers son argot, le naturel avec lequel chacun des personnages parle. Un travail en profondeur est nécessaire pour obtenir un ton mexicain hyper réaliste. En même temps, cet argot est courant dans tous les bureaux mexicains, pas seulement dans les hôtels. Le Mexique est un pays complexe, les classes sociales sont très divisées : la classe moyenne n’est pas majoritaire pour les Mexicains.
On parle beaucoup de la violence au Mexique et cela témoigne de la complexité du pays, où toute la classe ouvrière, honnête et digne, fait tout pour faire avancer leur famille et en arrière-plan apportent un soutien fort à leur pays.
Pour revenir à ce que j’avais répondu précédemment, la beauté du cinéma réside dans le fait qu’il est caractérisé par son universalité. Ce film pourrait également se situer dans n’importe quel autre hôtel du monde ou dans tout autre commerce. S'il y a de plus en plus d'engouement pour répondre aux attentes que génère le travail, la question est de savoir dans quelles mesures répondons-nous à nos propres attentes ?



120x160-la-camaristasite3
La Camarista
de Lila Avilés
Fiction
102 minutes. Mexique, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Gabriela Cartol (Eve), Teresa Sánchez (Minitoy), Agustina Quinci (la mère argentine)
Scénario : Lila Avilés, Juan Carlos Márquez
Images : Carlos F. Rossini
Montage : Omar Guzmán
Son : Guido Berenblum
Décors : Vika Fleitas
Casting : Lucía Uribe Bracho
Production : Foprocine, Limerencia, Bambú Audiovisual, LaPanda, Bad Boy Billy
Productrices : Tatiana Graullera, Lila Avilés
Producteurs exécutifs: Pau Brunet / Jana Díaz Juhl / Axel Shalson
Distributeur (France) : Bodega Films

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.