Entretien avec Beatriz Seigner, réalisatrice de "Los Silencios"

"Los Silencios" de Beatriz Seigner sort en ce mois d'octobre 2019 en édition DVD après une sortie salles il y a quelques mois ainsi qu'une première au festival de Cannes en mai 2018. C'est à cette occasion qu'est présenté cet entretien réalisé avec la réalisatrice.

Deux enfants et leur mère arrivent sur une petite île de l'Amazonie aux frontières communes entre le Brésil, la Colombie et le Pérou fuyant le conflit armé colombien dans lequel leur père a disparu. Un jour, ce dernier réapparaît.

Beatriz Seigner © Laura Morsch-Kihn assistée de Raquel González López Beatriz Seigner © Laura Morsch-Kihn assistée de Raquel González López
Cédric Lépine : Comment ces présences fantomatiques ont été construites au scénario ? S'agit-il de références précises à des croyances et pratiques issues de communautés amazoniennes ?
Beatriz Seigner :
En Amérique latine, nous sommes étroitement liés avec ce thème de la communication avec l'au-delà qui a également à voir avec les racines africaines de la population latino-américaine. Dans certains endroits comme à São Paulo, il est possible de consulter les morts pour connaître des choses de son passé ou de son avenir.
Dans une première étape d'écriture du scénario j'envisageais que le père et la fille puissent être des fantômes. Lorsque j'ai rencontré la population de La Isla de la Fantasia, cette idée initiale s'est davantage développée puisque ces croyances sont présentes partout au quotidien. Chaque objet est susceptible d'avoir été ainsi déplacé par un fantôme. De même, ceci implique la peur qu'un fantôme habite une personne et la pousse à avoir un comportement qu'il regrettera. À partir de là, je suis revenue à mon écriture pour rendre cette présence fantomatique encore plus forte et ainsi j'ai développé l'idée de l'assemblée des morts à partir de la cosmologie locale. Dans les communautés locales par ailleurs, dans des rituels utilisant l'absorption d'ayahuasca, il est dit que les ancêtres apparaissent à travers des couleurs fluorescentes. Cette idée provient ainsi de pratiques de plusieurs communautés : c'est un mélange entre de multiples sources ethnologiques. Ainsi, le rituel final est une invention personnelle et la musique vient d'un groupe composé de musiciens issus de différentes communautés. Je leur ai demandé une musique mortuaire mais ils ne pouvaient pas et m'ont proposé un chant qui accompagne une personne d'un état à un autre de la vie, comme par exemple le passage de l'enfance à l'âge adulte.
J'adore ces lieux de mixités culturelles et cela fonctionne bien pour moi dans le film. Il en est de même des types de peinture qui comprennent différentes origines issues de diverses communautés amazoniennes. Le film traite ainsi des rencontres interculturelles, entre vivants comme entre vivants et morts. C'est aussi la réalité de cette île où se sont retrouvées à vivre ensemble des personnes provenant de lieux totalement distincts depuis plus de vingt ans. Ils sont près de la Colombie mais comme ils ne reçoivent aucune ressource ou appui de l'État, les habitants disent qu'ils n'appartiennent à aucun pays. La politique de l'île est basée sur une organisation autonome avec des assemblées entre les vivants toutes les deux semaines. Ces rapports politiques dans la vie sociale sont aussi le propre pour moi des communautés indiennes.
La situation géopolitique de ce lieu spécifique pris à la frontière entre trois pays pose avant tout le contexte dans lequel est développée l'histoire principale : celle d'une mère qui a perdu sa fille et son époux. Cette mère doit dès lors passer par les différentes étapes du processus du deuil pour continuer à vivre. Cette histoire est à cet égard universelle car elle concerne tout le monde. Ce qui se passe en Colombie n'est pas si distinct de ce qui se passe au Brésil : nous souffrons malheureusement des mêmes difficultés à l'égard de nos gouvernements respectifs. La réforme agraire n'arrive pas, les milices paramilitaires se retrouvent de chaque côté de la frontière. Ces situations où les milices expulsent de leurs habitations les personnes par la violence et l'assassinat, se déroulent aussi bien au Brésil qu'en Colombie. Cette situation où le deuil est d'autant plus difficile à réaliser que les populations sont également chassées de leur lieu d'origine se retrouve en différentes parties du globe.
En Colombie, lorsque des personnes sont portées disparues, la tradition impose de maintenir leurs affaires comme si elles étaient encore vivantes. Par exemple, on continue à leur préparer à manger et à prendre soin de leurs vêtements. L'enjeu est ainsi de pouvoir inciter la personne disparue à réapparaître. Hier, dans une projection à Pau, une femme venant du Bénin m'expliquait qu'il se passait la même chose dans son pays. Ce sont ainsi des éléments archétypaux que l'on retrouve un peu partout dans le monde.
J'avais peur que les Européens qui ont une plus grande distance avec la mort ne puissent entrer dans le film mais les projections m'ont prouvé le contraire. Le cinéma est ainsi un bon moyen de se connecter à ses propres morts et ancêtres. Le cinéma est un bon intermédiaire spirituel et politique.
Nous avons un réalisé un casting qui inclut des personnes qui ont été impliquées par le conflit armé : ainsi on trouve un ex guérillero des FARC emprisonné durant 15 ans, un ex paramilitaire du camp opposé, des victimes de tous côtés. Je pense que c'est la première fois que ces personnes se sont écoutées les unes les autres. Chacun a découvert que le contexte social menant à des justices était très similaires entre eux.



52452-zoom
Los Silencios

de Beatriz Seigner
Avec : Marleyda Soto (Amparo), Enrique Diaz (Adão), María Paula Tabares Peña (Nuria), Adolfo Savinvino (Fabio)
Brésil, France, Colombie, 2018.
Durée : 88 min
Sortie en salles (France) : 3 avril 2019
Sortie France du DVD : 15 octobre 2019
Couleur
Langue : portugais - Sous-titres : français.
Éditeur : Pyramide Vidéo
Bonus :
Making of (30’)
6 scènes coupées (20’)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.