"La Cordillère des songes" de Patricio Guzmán

Pour son troisième volet de sa trilogie sur la géographie historico-politico-poétique de son pays le Chili, Patricio Guzmán interroge la colonne vertébrale que d’aucuns nomment la Cordillère des Andes.

Film programmé lors de la 23e édition du Festival Les Œillades d’Albi 2019 : La Cordillère des songes de Patricio Guzmán et sorti dans les salles en France depuis le 30 octobre 2019

Durant la décennie 2010, Patricio Guzmán a exploré une nouvelle dimension de son cinéma documentaire débuté dans les années 1970 dans le contexte d’un traumatisme originel : le coup d’État du 11 septembre 1973 et la violente répression de la dictature à l’égard de toute manifestation d’opposition. Le cinéaste a ainsi commencé avec La Nostalgie de la lumière à puiser à la fois dans son histoire personnelle en même temps que dans la géographie spécifique du Chili et l’immensité de l’univers des vérités qui contribuent à nourrir un long travail de deuil à l’égard de la disparition physique de ses contemporains porteurs d’une même ambition sociale. Du désert d’Atacama, il arrive aux contrées glacées de la Terre de Feu au sud du Chili dans Le Bouton de nacre jusqu’à la Cordillère des Andes dans cet actuel ultime volet de sa trilogie. Il est alors question de l’imposante présence minérale de cette chaîne de montagnes qui occupent près de 80 % du pays et qui pourtant est totalement oubliés de ses habitants. Poète qui assume sa sensibilité porteuse de sens, le cinéaste poursuit le partage de sa métaphore qui offre une infinité d’interprétations issues de divers arts à travers les artistes qu’il interroge devant sa caméra et qui progressivement amènent à faire émerger l’histoire de la dictature en rendant hommage à celles et ceux qui ont continué à manifester dans la rue malgré les répressions violentes de la part des forces de l’ordre de Pinochet. Une figure se détache aussi parmi les intervenants qu’il interroge : celle de Pablo Salas, documentariste infatigable qui à travers son travail durant toutes les années de dictature jusqu’à l’heure actuelle a nourri la mémoire invisible de tout un pays. De cette manière, Patricio Guzmán dialogue avec des artistes qui sont aussi ses doubles hypothétiques pour comprendre son propre positionnement et engagement politique au fil des années en mettant en parallèle la continuité de la lutte sociale du Chili qui connaît d’ailleurs depuis quelques semaines en ce mois de novembre 2019, alors que le tournage du film s’est terminé il y a plus d’un an, une vague sans précédent de contestations. De la violente répression des mouvements de contestation des Gilets jaunes en France aux mouvements homologues chiliens, on retrouve ainsi en toile de fond la même volonté néolibérale d’imposer par la violence un même modèle économique où l’humanité n’est plus un horizon en soit. Ce sont les métaphores ouvertes qui continuent à nourrir étroitement la fructueuse confrontation intellectuelle entre les réalités sociales actuelles du Chili et de la France. En forme de boucle, Patricio Guzmán clôt sa trilogie en venant interroger en même temps sa première forme de cinéma militant des années 1970 dans un mouvement circulaire infini où la vie se régénère sans cesse des restes du passé.

 

 

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La Cordillère des songes
La Cordillera de los sueños
de Patricio Guzmán

Documentaire 85 minutes.
Chili - France, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol 

Avec les interventions de : Francisco Gazitúa (sculpteur), Vicente Gajardo (sculpteur), Pablo Salas (cinéaste), Jorge Baradit (écrivain)
Scénario : Patricio Guzmán
Images : Samuel Lahu
Montage : Emmanuelle Joly
Musique : Miranda & Tobar
Son : Alvaro Silva Wuth, Aymeric Dupas, Claire Cahu
Production : Renate Sachse – Atacama Productions (France)
Coproduction : Olivier Père, Rémi Burah, Fabrice Puchault – ARTE France Cinéma (France) Éric Lagesse – Sampek Productions (France) Alexandra Galvis – Market Chile (Chili)
Production exécutive : Benjamin Lanlard
Distributeur (France) : Pyramide

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