Biarritz 2017 : entretien avec Rosario Cervio, coréalisatrice de "El Vecino alemán"

Dans le film documentaire "El Vecino alemán" réalisé par Rosario Cervio et Martín Liji, la traductrice des images d'archives du procès Eichmann à Jérusalem, commence à mener une enquête sur la vie du criminel de guerre, fonctionnaire consciencieux du nazisme responsable du génocide massif. Rosario Cervio était présente au festival de Biarritz pour présenter son film en compétition documentaire.

Rosario Cervio © DR Rosario Cervio © DR

Cédric Lépine : Le personnage principal de la traductrice est interprété par une actrice professionnelle. Son visage impassible permet-il selon vous de créer une grande distance objective chez le spectateur des témoignages ?

Rosario Cervio : Son interprétation très contenue est à la fois un choix de mise en scène de notre part et une conséquence d'attitude où l'actrice est devenue presque muette en face des témoignages réels qu'elle recevait. Nous ne lui avons pas beaucoup donné d'éléments pour composer son personnage et par exemple, nous ne lui avons pas dit quels seraient les entretiens qu'elle devait faire afin de conserver l'effet de surprise sur elle. Au moment du montage, nous avons décidé d'humaniser le personnage dans les dernières scènes du film.

 

C. L. : Dans le film, l'une des anciennes voisines de la famille Eichmann explique qu'elle n'était pas leur amie mais seulement une voisine. Cela reflète-t-il la position ambiguë du gouvernement de Perón accueillant les criminels de guerre de la Seconde Guerre mondiale ?
R. C. :
Quelle question polémique ! Avec mes amis jouant dans le film des universitaires et philosophes dans une scène de discussion avec la traductrice, nous avons abordé la responsabilité du gouvernement de Perón. Il est vrai qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale il y a eu tout un processus de création de faux papiers qui ont permis d'accueillir en Argentine des criminels de guerre. Certains n'étaient pas connus pour leurs agissements et d'autres si. On ne peut nier une complicité entre le gouvernement de Perón et certaines institutions du national-socialisme qui ont permis leur accueil en Argentine. Ces personnes ont été intégrées à la société argentine sans le moindre remords quant à ce qu'ils avaient pu faire durant la guerre. Il y eut des situations paradoxales, où des criminels de guerre en exil ont vécu en voisin d'une famille juive qui avait fui les persécutions en Europe. La Russie et les USA se sont également disputé la récupération de certains nazis, notamment des scientifiques et médecins. L'Argentine cherchait à récupérer d'autres types de nazis, notamment des personnes capables de développer son industrie de l'aviation.

 

"El Vecino alemán" de Rosario Cervio et Martín Lij © DR "El Vecino alemán" de Rosario Cervio et Martín Lij © DR
C. L. : Pouvez-vous parler des choix de mise en scène qui vous ont éloignés du documentaire classique, intégrant une actrice professionnelle notamment ?
G. R. C. :
Tout d'abord, j'aimerais préciser que je ne crois pas à la différence entre cinéma de fiction et cinéma documentaire : je crois davantage à un cinéma hybride. Nous cherchions à savoir comment le personnage principal d'Antonella pouvait s'approcher de la figure d'Eichmann à partir de tout ce matériel d'archives dont nous disposions. Nous savions que nous avions une grande quantité de personnes capables de témoigner ou d'informer, notamment des historiens. Nous aimions cette idée de travailler le documentaire à partir de l'interprétation d'une actrice et ainsi fictionnaliser la réalité. Je suis personnellement obsédée par le choix des cadres et la mise en scène en général. Ainsi tous les choix de caméra ont été pensés en amont: il n'y a pas d'improvisation de ce côté. J'aime bien penser qu'il existe un dialogue entre la mise en scène du film et ce qui est raconté. La mise en scène est ainsi au service de l'histoire.

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