Artaud et Bataille dans un antre postapocalyptique

Fauna et Lucio, deux jeunes frère et sœur, se retrouvent dans l'antre d'un homme étrange dont ils commencent à suivre les règles, construisant une grotte pour renaître au-delà de leurs inhibitions sociales.

"We are the Flesh" de Emiliano Rocha Minter © Blaq Out "We are the Flesh" de Emiliano Rocha Minter © Blaq Out

Sortie du combo Blu-ray/DVD : We are the Flesh d'Emiliano Rocha Minter

Le sentiment de l'étrange est si rare dans une production cinématographique de longs métrages régie par un souci de « retour sur investissement » à l'heure de la néolibéralisation des expressions culturelles et de la scène artistique en général, que la collection Blaq Market de Blaq Out crée un espace émancipateur bénéfique nécessairement très attendu. Ce premier long métrage d'Emiliano Rocha Minter n'ayant pas eu droit à une diffusion classique en salles de cinéma, c'est tout l'enjeu de l'édition vidéo de proposer une diffusion alternative de films inclassables mais qui sont d'autant plus précieux qu'ils participent à la construction d'un espace alternatif de ce que d'aucuns nomment la contre-culture. La revendication du cinéaste s'inscrit pleinement dans son propre récit : il s'agit de créer un objet filmique capable de naître, tel un accouchement douloureux mais hautement significatif, sur la surface de la rétine du spectateur en se détachant de toutes les inhibitions sociales qui sont autant d'autocensure dans l'exercice d'exorcisation artistique du cinéaste. Tel un sculpteur face à son bloc de marbre, il s'agit ici d'attaquer la matière originelle à coup de burins pour faire naître l'énergie de la vie qui habite l'artiste. Convoquant à la fois Antonin Artaud et Georges Bataille, avec une foi dans le matériau cinématographique bien moins ésotérique qu'il n'y paraît à l'instar des voyages initiatiques du cinéaste Alejandro Jodorowsky, Emiliano Rocha Minter ose se confronter à ses démons et libérer une nouvelle âme pour son film, proche en cela de l'expérience psychique profonde que constituait Enter the Void de Gaspard Noé. Toutes les contradictions de la société mexicaine contemporaine sont dans ce film aussi bien symbolisées dans « l'égorgement de l'hymne national » que dans la nécrophilie, l'inceste et l'omniprésence de la chair comme expression d'une âme humaine tourmentée. Le cinéaste travaille à bon escient sa mise en scène à partir de l'expérience initiatique du tournage de toute son équipe, à commencer par ses acteurs qui livrent une performance innovante, créant des personnages d'autant plus complexes à construire qu'ils ne disposent pas du filet de la justification psychologique et sociale. Il faut ici mettre en avant le talent de Noé Hernández qui a traversé le cinéma mexicain de ses dernières années avec une profonde humilité dans ses seconds rôles et qui trouve sous la direction d'Emiliano Rocha Minter une jubilatoire liberté d'expérimentation. La bande originale, autant que le décor et l'expérimentation de la caméra sont mis à contribution à la même hauteur pour nourrir la mise en scène et créer l'atmosphère post apocalyptique du film où doit renaître une nouvelle humanité. Il ne faut pas chercher là une réflexion philosophique comme on pouvait la trouver dans Cube de Vincenzo Natali où il était question de personnages enfermés dans un inframonde, mais plutôt l'affirmation désinhibée de la matière cinématographique et de la force créatrice qu'elle contient, loin de l'influence délétère à la fois d'Hollywood d'un côté et de la tentation des marches élitistes cannoises de l'autre. Antonin Artaud est bien vivant et son expérience mexicaine n'a pas cessé de laisser un profond héritage à digérer, mastication après mastication, pour les générations suivantes !

 

 

"We are the Flesh" de Emiliano Rocha Minter © Blaq Out "We are the Flesh" de Emiliano Rocha Minter © Blaq Out

We were the Flesh
Tenemos la carne
d'Emiliano Rocha Minter
Av
ec : Noé Hernández (Mariano), María Evoli (Fauna), María Cid (María), Diego Gamaliel (Lucio), Gabino Rodríguez (le soldat mexicain)
Mexique – France, 2016.
Durée : 79 min
Sortie en salles (France) : inédit
Sortie France du DVD : 17 octobre 2017
Format : 1,85 – Couleur
Langue : espagnol - Sous-titres : français.
Éditeur : Blaq Out
Collection : Blaq Market
Bonus :
Entretien avec Emiliano Rocha Minter
Entretien avec María Evoli
Entretien avec Diego Gamaliel
Entretien avec Noé Hernández

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