Biarritz 2017 : entretien avec Daniel Hendler, réalisateur du film "El Candidato"

Daniel Hendler était venu à Biarritz présenter son dernier film en tant que réalisateur "El Candidato" programmé en sélection officielle du festival du cinéma d'Amérique latine.

Daniel Hendler © DR Daniel Hendler © DR

Cédric Lépine : Dans El Candidato comme dans ton premier long métrage Norberto apenas tarde, le théâtre joue un rôle majeur : ici le théâtre est utilisé comme un moyen de communication dans la mise en scène de la figure d'un candidat politique. En outre, dans tes choix de mise en scène, l'interprétation des acteurs occupent une place déterminante.

Daniel Hendler : L'interprétation et le regard de la caméra sont les deux éléments qui créent cette chorégraphie dramatique. C'est vrai que dans le théâtre comme dans le monde politique on retrouve cette grande importance accordée à la représentation. Le cinéma est un artifice à la recherche de moments de vérité. Quand dans le cinéma il est question de représentation, c'est comme si l'on utilisait un artifice de plus pour approfondir cette quête de vérité. Il y a là quelque chose de la métastructure qui m'intéresse. Nous sommes la plupart soumis à la structure du théâtre classique avec ses trois actes, le personnage considéré comme un désir et/ou un obstacle... En réalité, je trouve plus intéressant lorsque ce désir et cet obstacle sont des représentations pour le personnage et non des désirs et obstacles réels. Dans la vie, il est pour nous difficile de se connecter avec l'essence de nos désirs et de nos obstacles : nous passons peut-être notre vie à tenter de les découvrir. Dans les films où tout va plus vite que dans la vie, nous sommes habitués à prendre en considération un désir et un obstacle de manière très claire. Dans Norberto apenas tarde, le personnage principal est un mythomane qui crée un désir qui n'est pas le sien. Le film se construit autour de ce désir fictionnel ou encore « doublement fictionnel » parce que le personnage de fiction se crée son propre désir fictif. Dans El Candidato, le personnage principal a des inspirations, dues bien plus à des carences personnelles qu'à des idéaux politiques, et souhaite construire une plate-forme où apparaissent un discours et un personnage. Il commence alors à se confondre avec ce personnage capable de séduire un potentiel électorat et finit par être lui-même aspiré par son propre personnage et son point de vue. La caméra quant à elle nous permet de voir ce qui se passe derrière lui : non seulement en ce qui concerne la campagne mais surtout de ce désir auto-imposé. Cette double structure mêle la structure fictive à la structure fictive des personnages. Je crois que cela peut générer une certaine incommodité chez le spectateur puisqu'il ignore d'où elle provient.

 

C. L. : Dans tes deux longs métrages, tes personnages éponymes cherchent à s'affirmer. Le candidat cherche à s'affirmer auprès de la figure tutélaire paternelle à travers la politique et en cela peu lui importe son programme politique. Dans un monde politique traditionnel où le pouvoir politique se transmet de père en fils tel un patrimoine, cela traduit-il un des enjeux de la mise en scène ?
D. H. :
En effet, on peut voir dans ce personnage comme un enfant attrapé par plusieurs personnages. Cet enfant cherche à sortir et à réaliser ses propres conquêtes qui ont généralement beaucoup à voir avec le fait de se trouver soi-même. J'ignore si les politiques sont finalement des enfants qui ont subi un quelconque type d'abus ou qui ont été très contrôlés, mais une part d'eux-mêmes est régie par leur inconscient. Cette situation est bien plus consciente pour le spectateur et c'est à partir de là qu'apparaît l'humour. En effet, l'inconscient est là pour nous donner quelques clés de ce que nous sommes. C'est plus facile de les voir apparaître à travers les erreurs d'un personnage lorsque celles-ci apparaissent en gros plan. Ces petites faiblesses et autres interstices du personnage permettent au spectateur de toucher plus directement la vérité de l'histoire au-delà de la structure apparente des choses. Ces accidents des personnages sont autant d'éléments laissés aux spectateurs pour comprendre lesdits personnages. Cela traduit également l'humanité des personnages à laquelle je souhaite accéder en tant que réalisateur et qui constitue pour moi un défi beaucoup plus grand dans ce film que dans Norberto apenas tarde parce que le personnage principal est plutôt monstrueux. Ces chefs d'entreprises qui se font appeler « nouveaux politiques » ont bien une personnalité distincte de celle d'un individu transparent et honnête. Ils sont à la fois le pire de la vieille politique et de la nouvelle évolution du capitalisme sauvage. Dès lors, trouver l'humanité dans ces personnages est beaucoup plus difficile. C'est aussi l'enjeu du film : suivre un chemin jusqu'à trouver une humanité derrière le masque du politique, trouver en lui l'enfant intérieur et mettre cela en dialogue avec tous nos préjugés à l'égard de ce monstre.
En tant qu'acteur, je me sens obligé de ne pas jouer avec mes personnages mais de toujours chercher l'humanité même dans les situations les plus horribles. Quand je dirige les acteurs, je pense que c'est un exercice directement lié avec ma propre éthique qui m'empêche de les diaboliser. Peut-être ce serait un moyen facile de me mettre dans la poche l'avis du spectateur en célébrant ensemble la destruction d'un monstre. Je m'intéresse bien plus à l'incommodité qui consiste à chercher à comprendre un personnage. Sur ce chemin, les questions soulevées sont nécessairement plus complexes.

"El Candidato" de Daniel Hendler © DR "El Candidato" de Daniel Hendler © DR

C. L. : Le film pose la question sous-jacente de la responsabilité des artistes, qu'ils viennent du cinéma, du théâtre ou des arts graphiques, dans le soutien à la propagande politique contemporaine. Était-ce là une intention en amont de l'écriture du scénario ?
D. H. :
Je m'impose toujours certaines exigences qui ont beaucoup à voir avec cette responsabilité de l'artiste. Je me trouve actuellement, plus ou moins bien, sur un chemin entre la « forêt et les branches » selon l'idée qu'il « ne faut jamais perdre de vue la forêt lorsque l'on se trouve sur une branche ». Je pense que le rôle de l'artiste consiste à se perdre dans les branches et que dans tous les cas la forêt soit vue de chaque spectateur et non seulement à travers les branches que montre le film, mais de toutes les branches que forment les arts en général. Je ne prétends pas que mon film soit une réponse définitive et aboutie autour d'une problématique globale, mais plutôt un petit approfondissement autour d'une branche particulière. Dans cette tentative d'aller au plus profond, je tente de parvenir à quelques questions et systèmes de pensée possibles qui ne prétendent pas répondre à quoi que ce soit mais offre la possibilité de discuté d'un micro univers ou d'une micro problématique qui peuvent avoir diverses résonances. Si j'envisageais de donner des solutions à des problèmes en expliquant à travers un film toute la problématique dans laquelle notre société contemporaine est plongée, je ferais fausse route. Je serai certainement en train d'écrire un essai mais en aucun cas de réaliser un film. Même si je crois que les films sont d'un certain point de vue des essais. Les films sont toujours des tentatives imparfaites de capture du mouvement de la société actuelle, sans jamais être des images parfaites de celle-ci. Un film est toujours quelque chose de l'ordre de la construction proche de l'essai et on ne peut donc jamais l'envisager comme quelque chose de parfait, fermé sur lui-même. Je pense qu'il y a là une construction profonde.

 

C. L. : Le film commence avec un humour doux-amer pour évoluer vers la farce absurde, terrible, à la frontière avec le cinéma d'horreur où l'on sent poindre des monstres prêts à frapper dans cette mise en scène du pouvoir politique dégénéré.
D. H. :
C'est facile de rencontrer l'absurde, non d'un postulat mais de situations accidentelles. Ainsi, la chute d'un personnage sur une peau de banane, constitue en même temps un événement drôle et tragique. Le film se situe dans un cinéma de genre proche de la comédie où peu à peu apparaissent les éléments d'une intrigue proche du thriller. En fait ce qui émerge ensuite au fond c'est la peur qui commence à démonter les mécanismes du cinéma de genre développés jusque-là. C'est une évolution organique du film qui m'a conduit à évacuer les formules stéréotypées pour la fin du film répondant aux attentes du spectateur. Sans prétention à interpeller le spectateur dans une mise en scène brechtienne, je souhaitais éviter de contrôler l'adrénaline du spectateur et le laisser plutôt en état de suspension.

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