Entretien avec Martin Deus, réalisateur de “Mon meilleur ami”

“Mon meilleur ami” (“Mi mejor amigo” pour le titre original) de Martin Deus est sorti sur les écrans en France depuis le 27 mars 2019. Le film fait également partie de la programmation de la 31e édition du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse. Rencontre avec le réalisateur.

Martin Deus © DR Martin Deus © DR

Cédric Lépine: Pourquoi avoir choisi la Patagonie pour raconter l’histoire de vos personnages?
Martin Deus:
Mon meilleur ami est une histoire qui, bien qu'actuelle et réaliste, est aussi empreinte de nombreux souvenirs personnels de ma propre adolescence et de mon imagination la plus intime. Je n'ai jamais vécu en Patagonie mais j'ai commencé à écrire le scénario avec à peine un souvenir vague de vacances passées là il y a plusieurs années. En ce sens, je souhaitais un lieu imaginaire plus inventé que réel.
Pour être précis, c'est une histoire qui se déroule davantage dans le monde intérieur du personnage principal que dans un lieu géographique précis. Je souhaitais que l'environnement ne fut rien de plus qu'une métaphore subtile: quelque chose de beau, naturel et pur, mais aussi douloureusement solitaire.

C. L.: Quelles ont été les étapes de l’écriture de votre scénario original?
M. D.:
L'écriture du scénario a commencé il y a trois ans, dans des circonstances un peu curieuses. Je me suis fracturé une jambe en jouant au football et j’ai dû rester quelques mois immobilisé. J’ai alors commencé à écrire, à me souvenir comment j'étais à 15 ans, cette sensation de ne pas se trouver à sa place ,de quel que côté que ce soit, et ces envies désespérantes d'avoir un meilleur ami.
Dans la première version, le récit de l’adolescence se faisait en parallèle à partir du présent des protagonistes, devenus adultes, qui se retrouvaient après plus de dix ans sans s’être revus. J'ai écrit par grandes vagues: j’écrivais un mois, puis laissais reposer le scénario durant six mois. J'ai mis le point final deux mois avant de commencer à filmer. Il y a eu beaucoup de réécriture, beaucoup de scènes que je n’ai pas tournées mais qui sont restées dans ma tête, enrichissant les expériences et le passé des personnages. Je crois que l’on pourrait faire deux films avec tout ce que j’ai laissé à l’extérieur du scénario final!

C. L.: Pourquoi avez-vous choisi de vous concentrer sur l’adolescence dans votre film?
M. D.:
L'adolescence m'a toujours impressionné, je ne sais pas pourquoi. Je lui ai dédié quelques courts métrages, un film et l'infinité de choses écrites que j'ai gardées dans mon ordinateur. Maintenant j'ai 38 ans et je crois que j'ai dépassé beaucoup de questions. Mais je reste fasciné par cet âge où tout est nouveau, tout est à découvrir, où beaucoup de choses n'ont pas de nom définitif, notamment en ce qui concerne les émotions.

C. L.: Vous mélangez deux générations d’acteurs, d’un côté Guillermo Pfenning et Mariana Anghileri qui interprètent les parents et qui ont une longue carrière, et de l’autre Angelo Mutti Spinetta et Lautaro Rodríguez qui débutent au cinéma. Comment s’est déroulé le travail avec eux?
M. D.:
Diriger les acteurs adultes a été un énorme plaisir. Pour plaisanter, durant le tournage, je leur disais qu'il fallait les diriger comme une Ferrari. Je n'avais jamais encore travaillé avec des acteurs de cinéma qui ont une telle expérience, et j'ai senti que tout devenait facile, qu'il était très rapide de se comprendre avec une grande précision et que nous pouvions parler ensemble de nuances très subtiles. J’étais habitué jusque-là à expliquer à mes acteurs ce que signifie “jouer”, autrement dit à jouer les coach à leur côté, à devoir me mettre dans le rôle d’un acteur pour les stimuler et provoquer en eux un état précis. Dans le cas de Mariana et de Guillermo, ce n’était pas nécessaire et pour moi ce fut un soulagement de pouvoir me reposer sur leur maîtrise technique.
Avec Angelo et Lautaro, ce fut un processus différent: il s’agissait moins de parler et mais davantage de faire, de se connecter, de jouer, de nous connaître, de prendre la mesure des uns et des autres et de nous provoquer. Ce sont des acteurs avec moins d'expérience (on ne peut pas avoir une grande expérience à 15 ans!), mais leur atout était cette énergie juvénile et cette absence magnifique de préjugés. Grâce à cela, ils ont pris des risques fabuleux.
Comme il se doit, la relation entre les quatre acteurs a été affective. Ce n'est pas un travail de bureau: au cinéma il faut impliquer le corps et les émotions.

"Mon meilleur ami" de Martin Deus © Epicentre Films "Mon meilleur ami" de Martin Deus © Epicentre Films


C. L.: Qu’est-ce que vous a apporté votre longue expérience dans la réalisation de courts métrages lors de votre passage au long?
M. D.:
Plusieurs fois je me suis demandé si je n'avais pas pris trop de retard pour faire mon premier film. Une de mes connaissances, chaque fois qu’elle me voyait dans un festival, me désignait comme "Martín, le garçon des courts" et me cela gênait horriblement. Aujourd'hui, je me rends compte que c'était la meilleure chose que je pouvais faire. Réaliser un film, cela signifie maintenir un récit durant une heure et demie avec une cohérence et un sens de la progression. Durant le tournage, j’étais heureux de pouvoir bénéficier de mon expérience des courts puisque j’avais déjà résolu tel ou tel problème auxquels j’étais confronté sur le long. Réaliser un film est quelque chose que l’on ne peut apprendre qu’en le faisant. Les écoles de cinéma aident, voir beaucoup de films aussi, mais l’expérience préalable est indispensable.

C. L.: Justement, dans votre apprentissage, quelle a été pour vous la place de l’école cubaine de cinéma de San Antonio de Los Baños (EICTV)?
M. D.:
À l'EICTV, j'ai suivi une formation de réalisateur de documentaires: je n'ai jamais suivi d'études concernant la mise en scène de films de fiction. Mais je ne serais pas ce que je suis à présent si je n’étais pas passé à l’EICTV. Je crois que l'école a été fondamentale pour m'imbiber du cinéma, pour connaître les questions basiques de la réalisation audiovisuelle, et pour apprendre la valeur d'un regard personnel. C'était aussi une expérience de vie, puisque l'école fonctionne comme un internat: ce sont des années durant lesquelles vous vivez dans la même école, éloigné de tout et la seule chose que vous faites c’est du cinéma, du cinéma et encore du cinéma. Les liens humains avec les camarades de classe, les professeurs et les intervenants extérieurs de l'école sont très intenses. Parfois je sens que c’était une grande expérience sociale où, malgré les années passées, on ne peut s’empêcher de se sentir attaché à cette grande famille.

C. L.: La plupart du temps, vous avez coréalisé vos courts: comment fut l’expérience de réaliser seul Mon meilleur ami?
M. D.: Pendant quelques années, j'ai travaillé presque exclusivement en coréalisation avec Juan Chappa, un autre garçon de mon âge qui comme moi débutait dans la réalisation. Je crois que c'était une nécessité productive de réaliser ensemble: nous voulions tous deux filmer et il était plus facile d'affronter les projets ensemble que séparés. Ce fut un bon apprentissage, parce que nous nous complétions beaucoup. À cette époque, je venais d'étudier l’interprétation actorale et j’étais fasciné par les acteurs. Pour moi filmer consistait à diriger les acteurs, point final, la caméra ne m'intéressait pas. Au contraire, Juan avait de très bonnes idées cinématographiques, car il était plus cinéphile, il était plus intéressant pour lui d'exploiter les ressources narratives propres au cinéma. Il était très exigeant avec l'esthétique, s’intéressant autant aux décors, qu’aux costumes et à la photographie. Nous n'avions pas besoin de parler beaucoup pour nous comprendre. Et dans de nombreux cas, nous avions plus confiance en la vision de l'autre. Je crois que Juan Chappa est la personne dont j'ai le plus appris en tant que réalisateur.
Il y a quelques années nous avons suivi des chemins distincts, mais nous sommes restés amis. Pour moi, diriger seul a été un apprentissage, un nouveau défi à relever.
Si j’ai réalisé seul Mon meilleur ami, j’ai retrouvé dans ce film le directeur de photographie et la directrice artistique de tous mes films précédents depuis dix ans. Je crois que le cinéma est un processus collaboratif. Je me suis retrouvé en pleine sécurité avec eux, par la facilité de se faire comprendre et de pouvoir m’appuyer sur leurs compétences.

C. L.: Pouvez-vous parler des liens et des différences avec votre court Amor crudo et votre long?
M. D.:
Ce sont des histoires très proches. La différence principale se trouve dans la distance entre les personnages principaux. Amor crudo est un film sur l’amitié consolidée, sur deux camarades de collège qui passent beaucoup de temps ensemble. Ils font des "choses d'hommes" le jour, mais partagent aussi certaines expériences sexuelles inclassables la nuit.
Dans
Mon meilleur ami, le personnage principal est aussi dans cet âge où il commence à se découvrir et vit ses sentiments dans la confusion et le débordement, mais c’est davantage une histoire d'oppositions que de compléments avec l’autre personnage. C'est une relation beaucoup plus intime, plus curieuse et, assurément, moins sexuelle. Caíto et Lorenzo sont si différents que, si des circonstances exceptionnelles ne les avaient pas contraints à vivre ensemble, ils ne seraient jamais devenus amis.
En outre, je pense que le titre exprime une légère ironie, du moins c'est Lorenzo qui donne le titre de “meilleur ami” à Caíto, à travers ce qu’ils sont en train de vivre, mais ils n'arrivent pas à être les "meilleurs amis" au sens strict.

C. L.: Qu’est-ce que vous souhaitiez explorer à travers les deux personnalités opposées de vos protagonistes?
M. D.: Je me souviens de ne pas avoir fait beaucoup de choses quand j’étais enfant, surtout en ce qui concerne les interdits parentaux. Je me reproche d’avoir été si sérieux, si responsable. J’ai sûrement été l'exemple à suivre pour les mères de plusieurs de mes amis. Mais ce rôle ne m'a pas été bénéfique. Cela peut surprendre, mais parfois le mauvais exemple est le meilleur exemple. Certains ont besoin de règles qui remettent un peu d’ordre dans leur vie et d’autres, comme moi, au contraire, ont besoin qu’on les secoue, qu’on leur apprenne à vivre autrement sans sentiment de culpabilité. Je n'ai pas eu l’opportunité de croiser un Caíto dans ma vie, mais j'ai trouvé dans Mon meilleur ami, l'opportunité d’en parler, de réécrire l'histoire du Saint François et du loup pour que ce soit le loup qui élève Saint François.

C. L.: Pouvez-vous parler du personnage de la mère qui prend progressivement une grande place dans l’intrigue?
M. D.:
Son rôle s’est développé au cours de mon écriture sans que je sache s’il s’est agi d’une décision consciente. Ce qui est certain, c’est que je suis satisfait en voyant le film de l’organisation que cela implique dans le foyer familial: une mère qui maintient l'ordre dans la maison et un père qui se connecte avec ses enfants de manière affective. Cette répartition des rôles est peut-être opposée aux familles traditionnelles du siècle passé. Durant l'écriture et le montage, l'histoire préalable du père et de son amitié avec le père de Caíto est restée en dehors du film. Je crois que le personnage du père a perdu ainsi un peu de sa présence dans le film. Mais c'est très beau de voir comment, au fond de lui, il se réjouit des espiègleries de Lorenzo, et comment Caíto réveille en lui certains sentiments paternels. Call me by your name de Luca Guadagnino a démontré que les échanges entre un père et son fils peuvent être égaux, puissants et transcendants, mais, dans le cas de Mon meilleur ami, Lorenzo est profondément touché lorsqu’il parle à sa mère. Je crois que c’est mieux ainsi, parce qu'elle est beaucoup plus sensible et que Lorenzo ressemble beaucoup plus à son père.

C. L.: Quelle est la place de la diversité des orientations sexuelles dans l’Argentine d’aujourd’hui?
M. D.:
J’ai grandi dans un pays plutôt homophobique, assez traditionnel et conservateur dans ses valeurs. Mais le changement culturel qui s'est produit ces dernières années est réellement impressionnant, surtout par sa rapidité. Je crois que c'est un changement qui va au-delà des sujets LGBTQ. La femme a gagné du terrain dans la reconnaissance de l’égalité hommes/femmes et les hommes ont pu prendre leurs distances à l’égard du moule machiste. Je crois que non seulement chacun a gagné un peu de liberté, mais que les gens évaluent de plus en plus la diversité en son sens le plus large.
En 2010, le congrès argentin a ouvert les débats autour de la Loi sur le Mariage pour tous. Ce furent deux mois très intenses où tout le pays s’est mis à parler du sujet dans les maisons, à la télévision, durant les poses café au travail. Cela a été vraiment surprenant de voir que ce n’était pas seulement les personnes concernées qui sentaient la nécessité de s'exprimer.
J’ai été beaucoup ému de voir de tous côtés des personnes hétérosexuelles défendant avec vigueur la loi. Et je sens que cela a aussi été un clin d'œil, une invitation à ce que le frère gay, la camarade lesbienne du collège, le coiffeur du quartier, le danseur célèbre, soient encouragés à parler naturellement de cet aspect de leur vie, pour ne plus se sentir contraint de se cacher. Sous peu, nous réussirons à réaliser ce rêve où le choix de l’orientation sexuelle n’est plus un sujet qui divise mais l’incorpore comme une caractéristique de plus de l’individu.
Bien sûr aujourd’hui encore il reste des arrière-goûts de discrimination et de violence, et chaque matin nous découvrons au petit-déjeuner aux informations qu’un garçon a été agressé à la sortie d'une discothèque. Mais dans ces cas, il est intéressant de voir la condamnation immédiate que ces événements reçoivent de la part de la société dans sa globalité.

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C. L.:
Quelle est la place actuelle dans l’industrie du cinéma argentin pour un cinéma indépendant?
M. D.:
L'Argentine est un pays privilégié par son industrie du cinéma. Rares sont les pays dans le monde qui peuvent produire des films, sauf pour quelques exceptions, grâce à une volonté politique de défendre cette industrie. L'Argentine est un pays en voie de développement, avec tous les problèmes économiques que cela supporte, et la participation de ses produits sur le marché local et international est très modeste, très peu rentable. Il en résulte qu’en général, la majorité des films produits sont de petits budgets et que ses histoires sont intimistes, avec peu de personnages. Cela est donc davantage dû à des conditions économiques qu’à des choix artistiques.
En contrepartie, c'est un pays où le cinéma d'auteur prolifère et où il y a beaucoup de premiers longs métrages. Que les films plaisent ou non au public, le cinéma argentin qui prédomine est original, avec des visions personnelles et parfois des thèmes inédits.
Il est difficile de parler de la “place d'une cinématographie" dans un contexte d’un marché saturé par le films nord-américains. La distribution du cinéma national est confrontée à un problème très grave en Argentine. Depuis au moins trente ans, le "goût du public" s'est trop conformé à ce qui vient de l’extérieur. En ce sens, c’est admirable ce que la France a réussi à soutenir à l’égard de son propre cinéma. Je suis sûr que dans mon pays, et aussi en Amérique latine, il existe un lieu pour des films comme
Mon meilleur ami, mais je comprends que peut-être il faille passer par des chemins alternatifs comme Internet, pour trouver son public.

 

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