Biarritz 2017 : entretien avec Jorge Thielen Armand, réalisateur de "La Soledad"

Au sein de la 26e édition du festival de cinéma latino-américain de Biarritz, le film « La Soledad » de Jorge Thielen Armand était présenté en compétition officielle. Ce film intimiste et familial saisit au plus près la société vénézuelienne contemporaine profondément isolée dans le temps et l'espace.

 

Jorge Thielen Armand © DR Jorge Thielen Armand © DR

Cédric Lépine : Dans La Soledad, le passé est très présent à la fois à travers les photographies de ta propre famille présentes dans le film et la maison familiale dénommée « La Soledad ». Dans ce contexte autobiographique, tes personnages sont immergés dans le présent et ce qui marque le plus, c'est l'absence de futur tout au long du film. Comment met-on en scène cette absence de futur, qui renvoie à la problématique sociale du pays, au moment de l'écriture du scénario comme au tournage ?
Jorge Thielen Armand :
Au Venezuela, la situation est complexe car beaucoup de personnes sentent qu'ils n'y ont pas d'avenir. Pour cette raison, José « El Negro », le personnage principal du film, ne fait rien, comme s'il attendait que quelque chose arrive dans sa vie. C'est un sentiment général dans le pays d'attente perpétuelle. Ainsi, Marley dit à « El Negro » : « Allons en Colombie car il n'y a pas d'avenir au Venezuela. » La dernière séquence du film témoigne précisément d'un avenir incertain, ce qui n'empêche pas en même temps le surgissement d'un espoir.
Le film présente des photos et des films de ma propre famille : c'est une démarche qui a des similitudes avec l'archéologie. En effet, comme je ne suis pas revenu dans cette maison depuis quinze ans, la découverte de ces photos et de ces meubles familiaux était un moment très intense de surgissement d'un passé enfoui. Peu à peu cette expérience s'est complètement associée à celle du film, notamment au tournage. Faire le film est devenu une manière de réécrire ma propre histoire. On commence par penser à un film, on en écrit un autre, le tournage propose encore autre chose que le scénario et de même au montage. Ce processus de transformation se poursuit jusqu'à la réception du public qui voit encore un autre film que ce que j'ai pu imaginer à travers toutes ces étapes de réalisation.

C. L. : Témoigner ainsi de sa propre histoire intime avec toutes les questions laissées sans réponse associées à l'histoire familiale, se mettre ainsi à nu, n'est-ce pas très intimidant ?
J. T. A. :
Cela m'a en effet entraîné dans une situation de grande nervosité tout au long du film où j'ai été confronté à divers problèmes. Lorsque l'on mélange réalité et fiction, le public finit par recevoir le film comme s'il s'agissait d'un documentaire. En revanche, je n'ai pas peur de me mettre à nu parce qu'il y a quelque chose de très beau à faire un film et à y donner un peu de chair. Finalement, en filmant mon propre père, je l'ai immortalisé. Ce film va vivre davantage que moi-même : il pourra être vu par mes enfants et mes petits-enfants. C'est très émouvant ! Je me rappelle d'un entretien avec Pedro Costa où il s'exprime en ces termes à propos de son film Cavalo dinheiro: « Je crois que plutôt que de se souvenir, ce film fait tout pour oublier. Je crois que l’émancipation ça serait ça aussi : ne pas oublier l'oubli. Alors que je pensais faire un film pour rendre hommage à une maison et tout ce qu'elle contient, Pedro Costa m'a offert par ce témoignage une nouvelle perspective.
Je voulais faire ce film pour revenir dans cette maison et connaître José, ma vie d'adulte, pour me confronter au quotidien, demander d'une certaine manière pardon en parlant d'un thème très difficile à évoquer au Venezuela : les classes sociales. C'est toujours difficile de faire un film sur la pauvreté lorsque l'on est soi-même issu d'un milieu privilégié. La réalité n'est pas si simple à traduire : je ne suis pas qu'un cinéaste blanc issu d'un milieu privilégié réalisant un film sur des personnages noirs. Ce sont avant tout des personnes qui font partie de ma vie et que j'aime beaucoup. Je les ai traités avec le plus grand respect avec la caméra. D'une certaine manière, faire ce film est une manière de revenir jouer avec José et de parler d'un thème familial dont on ne parlait plus. Car, comme je le disais en voix off en introduction du film, il est question de la dissolution familiale survenue depuis la disparition de mes grands-parents. En 2012, lorsque je suis revenu au Venezuela réaliser le documentaire Flor de la mar (2015), j'ai rencontré un oncle à la plage : je lui ai expliqué que je regrettais beaucoup que la famille ne se réunisse plus, que toute cette époque où la famille existait avait disparu. C'est douloureux de revenir dans son pays natal où ses propres racines ont disparu. En conséquence, le futur en devient d'autant plus incertain. Nous manœuvrons continuellement avec une illusion de la certitude.

C. L. : La Soledad (solitude), nom de la maison et titre du film, est ainsi paradoxalement associée à la famille. Le film évoque dès lors ton propre sentiment de solitude, toi vivant au Canada loin de ta famille. En outre, la maison familiale que tu filmes est rattrapée par la forêt, comme si malgré tout les racines d'un passé enfoui reprenaient le dessus dans un contexte apparemment sans avenir.
J. T. A. :
J'ai proposé ce titre, simplement parce que la maison s'appelle ainsi. On fait toujours de multiples interprétations d'un titre mais pour ma part je n'en avais aucune lorsque j'en ai fait la proposition. Je trouvais seulement très beau ce nom. J'avais imaginé un personnage qui serait l'incarnation de mes grands-parents et puis j'ai fini par l'enlever. Très curieusement, au début du tournage, j'ai rencontré une carte écrite par mes grands-parents : un poème sur la solitude s'interroge sur le nom donné à cette maison alors qu'une multitude de personnes ne cesse d'y passer. Je n'ai pas de raison particulière à la justification de ce nom et encore moins sur celui du titre, mais sans cesse il réveille plusieurs interprétations possibles chez les uns et les autres. Ton interprétation m'enthousiasme et j'aimerais te la voler. En effet, je vis cette grande solitude d'être loin d'une famille qui en outre ne se réunit plus. Je suis traversé par diverses séparations et je me sens effectivement en situation où la solitude est devenue mon foyer quotidien. Cela reflète également le Venezuela actuel isolé du reste du monde dominé par d'autres dynamiques.

C. L. : Tu as fait appel pour le montage du film à Felipe Guerrero qui est également cinéaste colombien. Est-ce aussi là le reflet d'un hommage que tu fais à la nouvelle génération du cinéma colombien comme source d'inspiration créatrice cinématographique ?
J. T. A. :
Je suis émerveillé par le cinéma colombien et lorsque j'ai commencé le projet de La Soledad, je pensais réaliser un documentaire à partir d'entretiens avec les membres de la famille, la situation de la maison, etc. J'ai rencontré Oscar Ruíz Navia en 2014 à Montréal et découvert ses films, ce qui m'a conduit à modifier ma vision du cinéma. J'ai été beaucoup inspiré par ce cinéma colombien qui travaille avec des acteurs non professionnels pour témoigner de la réalité d'un pays. Je cherchais un monteur qui ait cette sensibilité à la fois issue du cinéma documentaire et du cinéma de fiction. Il se trouve que Felipe Guerrero avait cette expérience des films qui se trouvent à la marge entre documentaire et fiction comme La Barra (El Vuelco del cangrejo) et Los Hongos (Oscar Ruíz Navia), La Playa et X quinientos de Juan Andrés Arango.
Felipe Guerrero s'est énormément investi sur le film à tel point qu'il y a plusieurs éléments qui sont totalement de lui. Il a été une véritable force de propositions originales dans le processus créatif du film. Il ne s'est jamais perdu dans le montage autour de scènes que j'avais du mal à enlever : en raison de son expérience, il a pu aller directement à l'essentiel. J'ai beaucoup appris à ses côtés et j'aimerais continuer à travailler avec lui.

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