Festival de Biarritz 2020 : "Lina de Lima" de María Paz González

Lina a quitté son Pérou natal, comme tant d’autres, afin de travailler come employée de maison au Chili. Avec son téléphone et Internet, elle tente de maintenir le lien avec son fils adolescent qui l’ignore de plus en plus.

"Lina de Lima" de María Paz González © DR "Lina de Lima" de María Paz González © DR
Film en compétition long métrage de la 29e édition du Festival Biarritz Amérique Latine 2020 : Lina de Lima de María Paz González

Pour sa première réalisation d’un long métrage de fiction, María Paz González qui avait jusque-là réalisé des documentaires, s’inspire du film The Hole de Tsai Ming-liang pour raconter l’histoire vraie de Lina dont elle s’est inspirée. Ainsi, Lina est non seulement un personnage réel mais s’inspire de nombreuses femmes péruviennes venues au Chili travailler afin de nourrir à distance par leurs revenus leur famille qu’elles ont dû laisser. Leur seul lien reste alors l’argent envoyé et la communication Internet qui montre très vite ses limites, surtout à un âge, l’adolescence, qui nécessite une attention toute particulière des parents construite dans une saine et respectable distance.
María Paz González s’empare de la fiction pour mieux entrer dans l’univers intérieur indicible de la solitude et de la souffrance de Lina qui passe par une émancipation dans des compositions musicales chantées et chorégraphiées. Ainsi, la comédie musicale classique américaine avec ses excès kitsch assumés crée une nouvelle greffe qui s’insère pleinement dans le surréalisme magique propre à l’Amérique latine. C’est une nouvelle expérimentation cinématographique qui prend un pas de côté avec le réalisme social, comme Perro bomba (2019) de Juan Caceres, un autre cinéaste chilien, qui avait également intégré dans son premier film des intermèdes musicaux sous forme de transition chorale indépendante des protagonistes du film, en parlant à l’instar de María Paz González de l’immigration haïtienne récente au Chili dans la capitale. Car tel est bien l’enjeu de María Paz González : mettre en scène l’histoire invisible inaudible des immigré-e-s venu-e-s au Chili et qui restent résolument en marge d’une société chilienne où les séparations de classe sont extrêmement marquées.
C’est d’ailleurs comme une modeste revanche pour Lina de pouvoir profiter pour ses rencontres d’un soir d’une maison au confort moderne qu’un père construit pour sa fille adolescente. Or Lina est bien plus proche par sa simplicité et sa complicité de cette jeune fille auprès de laquelle elle joue davantage la grande sœur de substitution que la nounou. Ce thème poursuit la thématique du film brésilien Une seconde mère (Que horas ela volta?, 2015) d’Anna Muylaert, où une employée de maison se retrouvait à vivre plus de familiarité avec le fils délaissé de sa patronne que son propre enfant. Ici apparaît le drame de Lina de voir son fils s’éloigner d’elle doublé de la séparation d’avec son père dont elle voit avec amertume qu’il a « refait sa vie » avec une nouvelle femme et un bébé en sus.
Une fois ce cadre scénaristique posé, la réalisatrice porte une grande attention aux technologies de communication omniprésente dans la vie de Lina afin de pouvoir lutter contre la distance géographique à l’égard de ses proches et son isolement conséquent. Or, les échanges avec son fils comme ses rencontres sur Tinder sont tout aussi frustrants et décevants. Internet lui offre le rêve d’une connexion sociale qui ne lui sera jamais permise, l’isolant dans une ségrégation sociale résolument installée au Chili.
María Paz González signe ici une chronique douce-amère portée par la force de l’interprétation de Magaly Solier, devenue actrice ambassadrice du cinéma péruvien une décennie plus tôt avec ses interprétations inoubliables dans les films de Claudia Llosa : Madeinusa (2006) et Fausta (La Teta asustada, 2009). L’actrice péruvienne est d’autant plus impliquée qu’elle a porté ce rôle en assumant la voix des parties chantées du film, intégrant également le quechua pour rappeler ses origines qui peuvent aussi être l’objet de discrimination dans son propre pays. Malgré le poids qu’elle porte d’être une femme immigrée péruvienne au Chili appartenant à une minorité qui a subi des massacres à la fois des forces militaires péruviennes et des terroristes du Sentier Lumineux dans les années 1980, Lina est une femme libre qui porte dignement sa destinée, avec malice et les prémices d’une solidarité à l’égard de la nouvelle immigration haïtienne. C’est avec subtilité que le film évite tout misérabilisme et fatalisme, sans pour autant nier la réalité sociale des femmes que représente Lina au Chili.

 

 

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Lina de Lima
de María Paz González
Fiction
83 minutes. Chili, Argentine, Pérou, 2019.
Couleur
Langues originales : espagnol, quechua, créole haïtien

Avec : Magaly Solier (Lina), Emilia Ossandon (Clara), Exequiel Alvear (Exequiel), Betty Villalta (Betty), James Gonzalez (Junior) & Hérode Joseph (Maurice), Cecilia Cartasegna (Alicia), Edgardo Castro (Juan), Sebastian Brahm (Manuel), Alberto Tenorio (Walter), Domitila Castillo (Mère de Lina) & Javiera Contador (Carmen)
Scénario : María Paz González
Images : Benjamín Echazarreta
Montage : Anita Remón
Musique : José Manuel Gatica, Cali Flores
Son : Sofía Straface, Andrés Polonsky
Décors : Susana Torres
Production : Quijote Films, Gema Films, Carapulkra
Producteurs : Giancarlo Nasi, Maite Alberdi
Vendeur international : Latido Films

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