Festival de Biarritz 2020 : "Suspensión" de Simón Uribe

Dans la forêt amazonienne du Sud de la Colombie, la construction démesurée d’un pont appartenant à un mégprojet urbanistique visant à construire une route est stoppée du jour au lendemain, abandonné comme les villages construits aux alentours sans tenir compte de la réalité locale.

"Suspensión" de Simón Uribe © DR "Suspensión" de Simón Uribe © DR
Film en compétition long métrage de la 29e édition du Festival Biarritz Amérique Latine 2020 : Suspensión de Simón Uribe

C’est à la fois en tant que géographe et cinéaste anthropologue que Simón Uribe réalise un premier long métrage documentaire dont la force réside dans la sobriété des commentaires et la densité des enjeux politiques et écologiques qui en découlent. Même s’il se concentre sur la réalité de l’abandon d’un mégaprojet de construction routière, le réalisateur invite à une réflexion à la dimension universelle et atemporelle sur la folie coloniale d’imposer un ordre du monde contre l’environnement et les personnes qui l’habitent. Ainsi, le film débute avec des images d’archives montrant la construction de grandes voies au début du XXe siècle dans le même lieu en Amazonie dans la volonté de contrôle étatique d’une partie du pays afin d’exploiter les ressources locales au profit des bénéfices de riches exploitants colonialistes. En ce sens, ce documentaire crée un lien direct avec ce qu’évoquait déjà L’Étreinte du serpent (El Abrazo de la serpiente, 2015) de Ciro Guerra qui renvoyait aussi lui-même à la folie colonisatrice de l’histoire sanglante de la conquista que traduisait Aguirre, la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog.
Avec peu de paroles et un regard anthropologique respectueux de ceux qui font, à savoir les ouvriers du chantier, Simón Uribe donne à voir et penser l’exploitation en hors champs des décideurs. Ceux-ci sont en effet l’origine du mégaprojet estimé à plusieurs millions d’euros, financés par des fonds publics et abandonné du jour au lendemain. Le cinéaste révèle aussi en seconde lecture la violence faite à la forêt amazonienne qui apparaît dans toute sa puissance apaisée dans des plans cinématographiques d’une beauté contemplative. Dans une logique des rapports humains, ce film pose la question politico-écologique du consentement : les décideurs de ce mégaprojet dans un système social éminemment patriarcal, n’ont évidemment aucunement cherché le consentement de la réalité naturelle, sociale et économique, avant de se lancer aveuglément dans la pénétration forcée de la forêt amazonienne. Il en résulte un véritable viol de la nature qui laisse des traces qui ne peuvent s’effacer du jour au lendemain et dont la population locale s’approprie comme elle peut, en bravant l’interdit de l’accès au pont non achevé.
Avec sobriété dans les mots qui témoigne d’une grande confiance dans la force de ses images et la bonne distance à l’égard de la réalité qu’il suit, Simón Uribe signe un film d’une grande force écologique et politique qui ouvre la voie à de multiples questions citoyennes sur le monde néocolonial en Colombie comme dans d’autres pays aux politiques gouvernementales néolibérales qui multiplient comme de puérils enfants gâtés des projets investissant des fonds publics avant de les abandonner comme des jouets qui n’aiguiseront plus leur intérêt au fil du temps.

 

 

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Suspensión
de Simón Uribe
Documentaire
72 minutes. Colombie, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol

Scénario : Joaquín Uribe, Simón Uribe
Image : Andrés Hilarión
Montage : Mateo Rudas, Gustavo Vasco
Production : Viceversa, Tempestarii

Producteurs : María Elisa Balen, Marcela Lizcano, Mateo Rudas, Joaquín Uribe, Simón Uribe
Contact ventes internationales : viceversacine@gmail.com

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