Entretien avec Álvaro Torres-Crespo, réalisateur de "Nosotros las piedras"

Álvaro Torres-Crespo était venu présenter en 2018 au festival de cinéma latino-américain de Biarritz son documentaire "Nosotros las piedras", où il est question d'une communauté masculine de chercheurs d'or de la péninsule d'Osa.

Álvaro Torres-Crespo © DR Álvaro Torres-Crespo © DR
Cédric Lépine : Votre film procède à la fois d'une démarche d'investigation journalistique et anthropologique à travers un récit cinématographique. Quelle a été votre formation pour réaliser ce film ?
Álvaro Torres-Crespo :
J'ai commencé à faire du cinéma il y a huit ans. Avant cela, j'ai étudié l'économie et les sciences sociales au Costa Rica et je suis diplômé de sciences politiques et de géographie. J'ai opéré un grand changement il y a neuf ans lorsque je me suis rendu dans la péninsule d'Osa où le film a été tourné. J'ai alors décidé d'arrêter l'économie pour me dédier au cinéma. Ma première envie était de réaliser des documentaires puisque je suis issu des sciences sociales et que j'avais besoin de partager ces problématiques à travers le cinéma. Même si je réalise du documentaire, j'ai une grande fascination pour le cinéma de fiction. C'est pourquoi j'aime jouer entre la fiction et le documentaire. Ce film est mon premier long métrage et il reflète bien mes intérêts lorsque je n'étais pas encore cinéaste et que je souhaitais parler de ces hommes. J'ai étudié six ans aux États-Unis : trois ans en Oregon et trois ans au Texas. Ce film est ainsi une bonne synthèse entre ma formation en sciences sociales et mon présent de cinéaste. Mon approche est ainsi un mélange entre la réalité anthropologique de ces hommes et un récit lyrique.
En outre, j'aime beaucoup la photographie au cinéma et cela se reflète également dans le film.


C. L. : Il était nécessaire pour vous de rester à vivre auprès de ces hommes afin de pouvoir retranscrire leur vie à l'écran ?
A. T.-C. :
Avant de commencer à réaliser le film, j'ai vécu dans la péninsule d'Osa durant trois à quatre ans. J'ai alors eu la curiosité de chercher à connaître certains secteurs de la société. J'ai d'abord voulu rencontrer les personnes alcooliques de la communauté de Puerto Jiménez. Mon premier travail, complètement empirique parce que je n'avais encore jamais tourné avec une caméra, consistait à approcher ces hommes en marge de la société. J'ai commencé à écouter les légendes de ces hommes cherchant de l'or et j'ai cherché à en savoir davantage sur eux. Je suis ensuite revenu après avoir suivi une formation dans le cinéma avec l'intention de faire ce film. C'est à partir de ce moment-là que j'ai décidé d'entreprendre une véritable investigation. Je suis parti sur place avec deux collègues de ma formation au cinéma pour faire ce film. Je me suis rendu compte que pour faire le film que je voulais il fallait que je passe beaucoup de temps avec ces hommes. C'est pour cette raison que nous sommes restés trois ans avec eux en venant leur rendre visite plusieurs fois, quelques jours, semaines ou mois. Au fil de nos visites nous avons ainsi accumulé jusqu'à 160 heures d'enregistrement. Il a fallu tout ce temps passé avec eux pour avoir l'intimité qui se reflète dans le film.


C. L. : Ne pensez-vous pas que la quête d'or représentée dans le film finit par n'être qu'un prétexte pour rencontrer les rêves de chacun de ces hommes qui ont quitté une vie et en rêve une autre ?
A. T.-C. :
C'est un lieu de tromperie. Avant de faire ce film, j'ai réalisé une version courte intitulée El lugar indeseado (Le lieu désirable), ce qui caractérise bien cet endroit. Celui-ci est paradoxal parce que ceux qui y vivent ne souhaitent pas y rester, tout en ne souhaitant pas être ailleurs. Chacun cherche une grande quantité d'or pour partir et réaliser leurs rêves. Nous sommes tous traversés en tant qu'humains par des rêves qui nous dépassent mais ces hommes le vivent de manière extrême.
J'ai une estime particulière pour ces hommes qui vivent tout à l'extrême, qu'il s'agisse d'amour ou de haine. Dans ce lieu de transition, ils ont de grands rêves : avoir un grand hôtel, un grand restaurant... En même temps, ils sont bien conscients que la réalisation de ces rêves est impossible.
C'est vrai que ces hommes peuvent ressembler à ces Européens qui lors de la Conquista ont envahi l'Amérique en quête d'or et fuyant leur monde. Cependant, ces hommes de la péninsule d'Osa m'apparaissent davantage condamnés à vivre dans ce lieu. L'or leur permet de vivre une certaine illusion pour oublier de se sentir complètement condamné. C'est du moins la manière dont je perçois leur situation.

"Nosotros las piedras" réalisé par Álvaro Torres Crespo © DR "Nosotros las piedras" réalisé par Álvaro Torres Crespo © DR


C. L. : Le film traite de l'opposition entre un État costaricain qui considère ces hommes en quête d'or comme une menace à l'égard de sa politique environnementale : ce sujet apparaît en toile de fond. Qu'en est-il en réalité ?
A. T.-C. :
J'ai appris, après avoir passé tant de temps avec eux, qu'ils sont des « ennemis utiles » pour le gouvernement. C'est-à-dire que celui-ci a besoin de se créer des ennemis publics. Cela apparaît également dans la guerre contre la drogue où des petits narcotrafiquants deviennent des ennemis publics n°1. Ainsi, capturer un petit narcotrafiquant est transformé en un moment de grand triomphe public. Faire croire que ces chercheurs d'or sont des ennemis publics est une manière d'évacuer le vrai problème dans la péninsule d'Osa et au Costa Rica en général. Les chercheurs d'or travaillent artisanalement et n'appartiennent donc à aucune entreprise. Je ne suis pas là pour les défendre mais je ne cherche pas non plus à les condamner. Ils ont un réel impact sur l'environnement puisqu'ils détournent les cours d'eau, ils chassent les animaux, coupent des arbres. En revanche, le vrai problème, notamment au parc national de Corcobado, ne provient pas des chercheurs d'or. Les dommages dans ce parc naturel très réputé sont causés d'un côté par les chasseurs d'œufs de tortues qui viennent d'autres villages, des chasseurs d'espèces animales exotiques. Et d'un autre côté, les dommages sont perpétrés par les narcotrafiquants venant de Colombie et d'Amérique centrale qui utilise cet espace pour faire parvenir la drogue au Mexique et aux États-Unis. Je ne parle pas de ce problème dans le film mais ce que je trouve fou, c'est que ces humbles chercheurs d'or puissent être utilisés comme des ennemis publics parce qu'ils sont « utiles » pour la politique du gouvernement. Il s'agit de seulement de trois cents hommes auquel des solutions politiques et sociales peuvent leur être apportées.


C. L. : Il était intéressant pour vous aussi de représenter une communauté composée exclusivement d'hommes et en déduire ses excès conséquents ?
A. T.-C. :
Je voulais prendre en considération comment se comporte un homme qui se trouve tout en bas de l'échelle sociale. Ces chercheurs d'or sont dans une pauvreté extrême et vivent seuls sans la compagnie de femmes. Il s'agit donc d'une communauté d'hommes pauvres et célibataires : dans ce contexte, je souhaitais interroger leurs comportements. Normalement, le machisme latino se construit en relation d'opposition d'hommes face aux femmes. Un homme machiste a besoin d'être près d'une femme pour imposer ses valeurs et ainsi règne le patriarcat. Comment le machisme se construit dans une communauté où les femmes sont absentes ?
Il y a une scène que j'aime beaucoup où l'un des hommes expliquent : « si je trouve une femme, je lui impose mes conditions et elle doit être ainsi, ainsi, ainsi... » C'est très triste parce qu'il est seul et aucune femme ne pourra vivre avec lui. Je trouve intéressant de réfléchir aux valeurs qui se construisent dans une communauté exclusivement masculine. Le plus violent est le plus respecté. Ils sont comme des clans qui luttent entre eux. La situation se transforme dans des relations très primitives. La problématique est alors : comment conserver ses valeurs d'homme dans un monde sans femme ? Leur situation est triste, sans être pathétique, parce que ce sont des hommes qui se construisent un monde qui n'existe pas. C'est bien là la métaphore de l'or qu'ils cherchent toujours sans jamais le trouver, ils cherchent à être des hommes machistes, sans pouvoir s'affirmer face aux femmes. Telle est la grande illusion qui nous traverse tous et qu'ils vivent, eux, de manière extrême.

 

Nosotros las piedras © Alvaro Torres


Nosotros las piedras
réalisé par Álvaro Torres Crespo
Documentaire
74 minutes. Costa Rica, Mexique, 2018.
Couleur
Langue originale : espagnol


Scénario : Álvaro Torres Crespo
Images : Caleb B. Kuntz
Montage : Lenz Claure, Álvaro Torres Crespo
Musique : David Stükenberg
Production exécutive : Amaya Izquierdo

CONTACT :
Production : amaya.izquierdo@gmail.com
Ventes internationales : Tails International Sales / andrea.moreno@tailsinternational.com

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