Entretien avec Sofi Quiros et Francisca Saéz Agurto pour le film "Selva"

Après une première présentation en compétition officielle au Costa Rica Festival internacional de cine en décembre 2016 et une sélection au festival de Cannes à la Semaine de la Critique, "Selva" faisait partie de la programmation du festival de Biarritz en 2017 en présence de sa réalisatrice Sofi Quiros et Francisca Saéz Agurto la directrice photo.

Francisca Saéz Agurto (à gauche) et Sofi Quiros (à droite) © DR Francisca Saéz Agurto (à gauche) et Sofi Quiros (à droite) © DR

Cédric Lépine : Est-ce que tu peux présenter ton film en quelques mots ?
Sofia Quiros :
C'est une histoire très peu rationnelle autour d'une séparation entre un frère et une sœur : le film présente toute l'atmosphère qui résulte de ce contexte. S'ajoute une partie documentaire où il est question de l'émigration sur cette île. Un frère et une sœur doivent dès lors retrouver leur identité dans leurs liens aux autres. Pour cette raison, le personnage principal n'est ni le frère, ni la sœur, la personne plus âgée mais bien l'île plongée dans ce contexte d'émigration.

C. L. : Comment construit-on un tel film émotionnel qui ne se contente pas de documenter le réel ? Quels étaient tes choix de mise en scène ?
S. Q. :
Le film a suivi un chemin de production assez particulier où il n'a cessé de retrouver du sens. Tout d'abord, le film était une exploration d'un projet de long métrage sous la forme d'une bande-annonce. Par la suite, j'ai décidé d'en faire un court métrage. Lorsque nous sommes arrivés dans l'île, nous avons décidé de travailler avec des acteurs non professionnels. J'avais écouté plusieurs récits de vie et durant le tournage j'ai pris conscience que ceux-ci pouvaient me servir à l'avenir. Ensuite, au moment du montage, j'ai commencé à mélanger la partie documentaire avec le récit de fiction dans une œuvre résolument hybride. Le processus d'élaboration du film a été en ce sens assez expérimental. Puisque nous n'avions pas envisagé l'histoire que nous allions raconter au montage, le choix de la mise en scène était assez libre. Cela se ressent alors dans l'atmosphère générale du film. Ainsi, le film traite de choses qui transcendent la réalité des personnages. L'esprit que l'on ressent est celui qui convoque l'atmosphère de l'île. Comme on ne sait pas à qui appartient exactement les voix, si la personne âgée représente la petite fille dans le futur ou le contraire, le film transcende ainsi la réalité des personnages.

C. L. : Ent tant que directrice de la photographie, comment as-tu travaillé l'image entre réalisme et onirisme ?
Francisca Saéz Agurto
 : Comme l'expliquait Sofi, nous avons terminé de tourner en cumulant beaucoup de rushes qui auraient pu raconter d'autres choses. Nous avions décidé de filmer les personnages toujours en déséquilibre par rapport au cadre du plan. La source lumineuse en mouvement ne devait pas être identifiable par le spectateur ; parfois la lumière disparaît et l'on ne devait pas en connaître la cause. Ces choix de mise en scène photographique permettent de générer une étrangeté fantomatique.
Ce fut un tournage assez court de neuf jours dont quatre consacrés à la préproduction où nous avons envisagé l'atmosphère du film. Nous nous sommes concentrées à traduire par le cinéma l'ambiance sensorielle que générait le lieu. L'île recèle des lieux magiques, surréalistes qui invite au réalisme magique.

S. Q. :
À l'origine, nous avons beaucoup pensé à la construction des plans, où allaient se trouver les personnages beaucoup plus que la partie narrative en tant que telle. En conséquence, lorsque nous avons monté le film pour construire le récit, cette sensation de fragmentation est apparue. On est alors confronté à des images complètement obscures qui participent à la désorientation à l'égard de personnages interchangeables entre eux.

"Selva" de Sofi Quiros © DR "Selva" de Sofi Quiros © DR


C. L. : L'immersion dans ce lieu était importante pour toi pour pouvoir le retraduire dans toute sa portée documentaire ?
S. Q. :
Ce fut pour moi un grand apprentissage. Je venais de réaliser le court Entre tierra qui était très long : il nous a fallu environ neuf mois pour le réaliser, entre les différents voyages dans l'île afin de faire les essais avec les acteurs. Le tournage fut extrêmement fragmenté entre les aller-retour pour faire le montage à la maison et filmer sur l'île. C'était alors ma première expérience de réalisation de film personnel. Tandis que Selva a pris quatre jours de préproduction et cinq de tournage. Huit jours avant le tournage, nous n'avions pas encore choisi les acteurs non professionnels, le scénario n'existait pratiquement pas, les lieux de tournage n'étaient pas encore confirmés. J'avais en revanche l'intuition que tout allait sortir de ma confrontation aux lieux. J'avais confiance en ce qui allait arriver. Je crois que nous n'avons jamais eu peur de ce qui allait se passer car nous n'avions pas d'attentes précises. Comme il s'agissait en effet plutôt d'un laboratoire en vue de la réalisation d'un long métrage, il n'y avait pas de pression sur le fait de terminer dans certaines conditions la réalisation d'un court. Le processus était totalement libre. Ma perception sensorielle en tant que réalisatrice a beaucoup changé à la suite de cette expérience. Nous avons pu résoudre en peu de temps plusieurs questions. Je me suis rendu compte que certains films nécessitent beaucoup de temps de préparation alors que c'était tout le contraire pour d'autres. L'importance se situe dans la possibilité de multiplier les connexions pour avoir confiance et libérer ainsi l'expression de la spontanéité. En effet, plusieurs scènes de ce film ont surgi spontanément. J'ai ainsi été en condition de permettre à des situations inattendues recelant une grande force narrative, de trouver leur place dans le film. La réalisation d'un court métrage permet cette liberté.

F. S. A : Sur Entre tierra nous avons en effet beaucoup travaillé en amont du tournage. Cela nous a permis de nous connaître et de développer l'une pour l'autre une grande confiance dans le regard et l'intuition de l'autre. Selva tire ainsi bénéfice de cette première expérience de réalisation. Il était essentiel pour ce film notamment de pouvoir se fier réciproquement dans l'intuition de l'autre. Je pouvais ainsi prendre l'initiative de filmer un plan qui n'était pas écrit dans le scénario.

S. Q. : L'énergie entre l'équipe d'un tournage est fondamentale pour moi. Cette confiance réciproque permet d'approfondir les moments que le film nécessite. Le court métrage est une expérience d'une très grande valeur, non seulement pour le réalisateur mais pour toute l'équipe. Ainsi, le faible coût de production entraîne moins de pression dans la réalisation, comme si plus il y avait d'argent, moins il y avait de liberté. Moins d'argent entraîne plus de confiance dans le processus créatif en tant que tel. Le cadre plus intime de réalisation d'un court métrage permet à chacun d'oser prendre davantage de risques. Cela fait longtemps que je traîne un projet de long métrage et je sentais que je ne pouvais réaliser celui-ci sans expérimenter la réalisation de Selva. Lorsque l'on passe beaucoup de temps sans réaliser, on finit par perdre confiance en ses capacités. J'avais besoin de revenir à la pratique.
Ainsi le court métrage permet de se reconnecter de manière très rapide avec ton potentiel et celui de chaque membre de l'équipe, s'écouter les uns les autres.

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