La putain de guerre de Jacques Tardi et Jean-Pierre Verney

 Avant de paraître en album, le nouveau récit du dessinateur Jacques Tardi consacré à la Grande Guerre a fait l’objet d’une publication sous forme d’un journal grand format. Putain de Guerre ! A raison de trois numéros de vingt pages chacun. Peut-être avez-vous vu ces exemplaires dans les vitrines de vos libraires, ou sur les rayons de vos supermarchés des livres et bédés. Peut-être les avez-vous confondus avec quelque gratuit d’information rapide. Alors que nous célébrons le 90ème anniversaire de la fin de la Première Guerre Mondiale, Tardi poursuit son œuvre de mémoire du conflit en suivant les traces d’un soldat mobilisé aux premières heures de la guerre. Pas encore poilu, mais déjà mort.

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Avant de paraître en album, le nouveau récit du dessinateur Jacques Tardi consacré à la Grande Guerre a fait l’objet d’une publication sous forme d’un journal grand format. Putain de Guerre ! A raison de trois numéros de vingt pages chacun. Peut-être avez-vous vu ces exemplaires dans les vitrines de vos libraires, ou sur les rayons de vos supermarchés des livres et bédés. Peut-être les avez-vous confondus avec quelque gratuit d’information rapide. Alors que nous célébrons le 90ème anniversaire de la fin de la Première Guerre Mondiale, Tardi poursuit son œuvre de mémoire du conflit en suivant les traces d’un soldat mobilisé aux premières heures de la guerre. Pas encore poilu, mais déjà mort.

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Jacques Tardi a 25 ans quand paraît son premier album Rumeur sur le Rouergue, d’inspiration contestataire, paru en 1972 dans Pilote puis édité chez Futuropolis. Tardi est aujourd’hui un auteur très populaire, au lectorat plutôt adulte et francophone, récompensé par le Grand Prix du Festival d’Angoulême en 1985. Son univers pourrait facilement se résumer à la banlieue, au Paris du début du XXème siècle, aux anars, à la Grande Guerre. La misère, la révolte, l’anticonformisme, les sentiments humains les plus divers font également partie du monde de l’auteur. Comme l’omniprésence d’antihéros plongés dans l’absurdité de l’époque moderne. Tardi aime les hommes simples, mais ce ne sont jamais de simples hommes. Les personnages de Tardi pensent, vivent, meurent. Fortuitement, violemment. Jamais inutilement. Son travail sur C’était la Grande guerre a été salué unanimement. Ses choix d’adapter des auteurs tels que Céline (Mort à Crédit, Casse-Pipe), Daniel Pennac (La Débauche), Jean Vautrin (Le Cri du peuple), Léo Malet (Nestor Burma), Jean-Patrick Manchette (Griffu)… ne sont pas innocents. Il se dégage une cohérence, une ligne éditoriale chez Tardi qui utilise les événements, les lieux et le temps pour mieux souligner l’iniquité, les inégalités. Pour mieux dépeindre ces univers crasseux, les temps aliénés, la folie des hommes.

 

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Tardi a la réputation d’être un auteur « social » et ses prises de positions se focalisent souvent sur les rapports entre les diverses classes de la société. Il œuvre également pour un devoir de mémoire, notamment sur la question des « fusillés pour l’exemple » de la Première Guerre Mondiale. Par son association avec Jean-Pierre Verney, spécialiste de la Grande guerre, Putain de Guerre s’inscrit dans le droit fil de cette démarche historiographique. En mêlant récit de fiction, mais avec le souci de la véracité et la rigueur de la reconstitution historique.

 

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Dans la version journal, à la suite des dessins de Tardi, Jean-Pierre Verney raconte la Grande guerre et l’actualité non-militaire de l’époque, sur quatre pages, le texte accompagné de photos, cartes postales, coupures de presse d’époque. En guise d’ours de ce quotidien de l’horrible, les bilans chiffrés de l’année 1914, les pertes des armées françaises par période, le nombre des tués, blessés, disparus et prisonniers des batailles de la Marne et de Champagne.

 

Putain de guerre !, par Tardi, c’est 14-18 vu par le prisme du monologue d’un soldat sans nom, sans courage, sans envie belliqueuse. C’est une suite de pensées, celle d’un homme singulier – au sens de seul, aussi – mélancolique et désabusé, à la première personne. « Je ferais un très bon mort, évaporé dans la confusion. Une sorte de putréfaction anonyme, un disparu. Qui s’inquiéterait d’un ouvrier tourneur aux établissements Biscorne de la rue des Panoyaux - Paris XXème Arrt ? Après tout, un pauvre ça crève dans l’indifférence totale. »

 

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C’est une guerre déjà lasse vécue par ce soldat obscur en garance et horizon qui traverse le champ de bataille et ses stigmates, solitaire et individualiste au milieu des ferveurs nationales, se voyant « cadavre, embarqué […] dans le flot des imbéciles, avec des milliers, des millions d’autres cadavres […] ».

 

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La crudité du texte de Tardi, par le biais de son personnage raconteur, voix-off de la folie meurtrière ambiante, fait la force de cet album. L’humour est omniprésent, entre le cynisme du commentateur et l’absurde insouciance de la France d’alors. Dans la bouche du soldat de Tardi il n’y a aucune tendresse, aucun patriotisme, peut-être de la lucidité, de la trouille et une grande, une immense désillusion. Toujours avec ironie Tardi évoque également le passé colonial de la France avec les « tirailleurs indigènes […] qu’on n’avait pas encore le courage d’appeler marocains » ou les « troupes d’Afrique du Nord et sa ‘force noire’. […] La République, dans son immense générosité, était fière de leur offrir l’insigne honneur de mourir pour la Patrie. »

 

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Le dessin désormais inimitable de l’auteur se fait, quant à lui, tour à tour précis, cru, évasif, d’une extrême violence. Il joue avec les profondeurs de champ visuel. Le format en trois strips nous propose des cartes postales de guerre. Des instantanés en champ et contrechamp de bataille. Son regard porte du premier plan à l’arrière-plan, du front aux arrières. Dans les scènes d’affrontements, de tirs d’artillerie, dans les scènes de tranchées, dans les anecdotes les plus anodines : c’était une boucherie. Et Tardi ne se prive pas de le marteler. En croquant des arrêts sur images quand les obus tombent, quand les colonnes de soldats montent au front vers un soleil couchant, quand les brasiers ensanglantés répondent aux balles perdues et que le fatalisme est bel et bien là, à la fin de 1915 : « on n’en voyait pas le bout de cette putain de guerre en première ligne ! »


DB


Putain de Guerre !, tome 1, Jacques Tardi, Jean-Pierre Verney, Casterman, Collection Univers d'auteurs, Série : Tardi, 16,00 €


Parution le 12 novembre 2008.

Pré publication (3 numéros) : 1914, 1915, 1916, Casterman, 2,50€ l'un.

 

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