«J'ai honte que Claude Allègre soit considéré comme un de mes collègues»

Un «débat autour d'un os qui s'appelle Allègre». Patrick Piro, journaliste de Politis, n'y va pas par quatre chemins. L'ancien ministre de l'éducation nationale en a pris pour son grade au cours d'un débat public, organisé par Politis et Mediapart, au Théâtre de l'Est parisien, mardi 15 juin.

Un «débat autour d'un os qui s'appelle Allègre». Patrick Piro, journaliste de Politis, n'y va pas par quatre chemins. L'ancien ministre de l'éducation nationale en a pris pour son grade au cours d'un débat public, organisé par Politis et Mediapart, au Théâtre de l'Est parisien, mardi 15 juin.

Le but? Disséquer une imposture mêlant sciences, médias et politique. Mais surtout soutenir Politis, et Denis Sieffert, son directeur de publication, poursuivis pour «diffamation publique envers un fonctionnaire public» après la publication en juin 2009 d'une tribune collective (à lire ici). Huit personnalités revenaient sur les soupçons portés par d'anciens collaborateurs contre Claude Allègre. Il est accusé d'avoir grossi les risques que représentait le volcan de la Souffrière en Guadeloupe en 1976, afin que l'IPG (institut de physique du globe) -qu'il dirigeait à l'époque- profite de plus gros crédits de recherche. La plainte a été déposé en mai 2010, et plus de 9.500 personnes ont déjà signé la pétition de soutien. Pourtant peu de «scientifiques eux-mêmes» sont signataires, souligne Patrick Piro. Quant à Claudine Schwartz, statisticienne, elle soutient «Politis parce que c'est une entreprise de salubrité publique».
Désarroi scientifique et «savoir parcellaire»
Tour à tour, scientifiques ou journalistes se sont livrés à un décryptage de la personnalité atypique de Claude Allègre. Détenteur du prix Crafoord en 1986, de la médaille d'or du CNRS en 1994 ou encore membre de l'Académie des sciences françaises... De nombreux titres, mais pourtant un consensus parmis les intervenants: «il n'a pas le niveau d'un étudiant de premier cycle». Joël Martin, physicien à la retraite, souligne avec précision : «Dans un livre, il confond sublimation et évaporation!». Avant de remettre en doute son expertise scientifique: «Il a dû avoir sa médaille d'or dans un paquet de Bonux».


Michel Broué, mathématicien, s'aventure quant à lui dans une analyse psychologique et lâche: «c'est un mythomane conscient et intéressé pour les besoins de sa cause». Il rappelle ses positions sur l'amiante, lorsqu'en avril 2005 dans sa chronique hebdomadaire de L'Express, le chercheur avait dénoncé «la folie de l'amiante» comme «une psychose créée par un groupe de gauchistes irresponsables».

Le climatologue Bernard Legras, directeur de recherche du CNRS au laboratoire de météorologie dynamique de l'ENS, estime pour sa part que «Claude Allègre est reconnu pour avoir de très grandes intuitions dans la géochimie. Certes il n'est pas réputé pour sa rigueur, mais on ne peut pas lui reprocher d'avoir entièrement volé ses prix».
D'autres comme Claudine Schwartz sont sans appel. «Claude Allègre en tant que scientifique, est discrédité». Et d'ajouter: «en tant qu'homme politique, il est libre de son choix. Par contre, c'est un homme de médias, un communiquant brillant». Elle n'hésite pas à le comparer à Bernard Tapie évoquant leur symptôme commun, celui du concept de «mentir de bonne foi», sauf que Claude Allègre l'a repris à son compte avec le «trucage de courbes à des fins politiques».
Son art réside en effet dans une sorte de «populisme scientifique», quitte à commettre de gros impairs. «La notion de climat est une question complexe, il est facile de s'y perdre, et donc, d'y semer la confusion», rappelle Bernard Legras. Et Thomas Heams, enseignant-chercheur en génétique, de renchérir. «Claude Allègre incarne l'échec de l'échange entre scientifiques et société. Il a adopté une posture habile en se faisant le chantre du droit aux doutes».
Sébastien Balibar, physicien et directeur de recherche du CNRS au laboratoire de physique statistique de l'ENS, ironise également, «cela fait 34 ans que Claude Allègre confond démarche scientifique et combat politicien pour ne pas dire auto-satisfaction névrotique!». Inquiet pour l'éthique scientifique, il avoue : «je me sens blessé, j'ai honte que Claude Allègre puisse être considéré comme un de mes collègues».

Côté politique, c'est le néant. Benjamin Dessus, président de Global Change, se dit «très surpris par l'absence de réactions politiques au livre de Claude Allègre, à gauche et surtout chez les écologistes!», ajoutant «j'aurais bien vu une tribune commune d'ATTAC, de Besancenot...»
Science, politique et médias, le cas Allègre est «une vraie poupée russe», dénonce Denis Sieffert. «Alors comment empêcher Allègre de nuire?», s'inquiète une spectatrice dans le public.
Médias et démocratie
Selon David Solon, rédacteur en chef de Terra Eco, les journalistes ont leur part de responsabilités dans «l'imposture Allègre». «Notre profession a aussi quelque chose à voir dans la réussite de Monsieur Allègre. Les médias l'ont beaucoup aidé dans sa réussite. Il s'invite lui même dans certaines radios et télévisions pour dicter ses règles.»
Jade Lindgaard, de Mediapart, interpelle à son tour ses confrères, dénonçant cette «surexposition médiatique du personnage liée à ses accointances avec certains patrons de l'audiovisuel» et «l 'auto-nivellement par le bas des médias diffusant une culture de la bêtise». Elle interroge également les responsables politiques : «Claude Allègre n'a-t-il pas franchi la ligne jaune? Ne faut-il pas s'interroger sur une sortie de la vie politique?»
De son côté, Edwy Plenel insiste sur l'enjeu commun entre science, média et

politique, celui de «l'exigence de vérité. Le cas Allègre nous interpelle sur l'état de notre démocratie». «Une démocratie qui donne tant de place a un charlatan est une démocratie malade», surrenchérit Michel Broué. Une idée également présente dans la lettre d'Edouard Brézin, physicien et ancien président de l'Académie des Sciences, qui s'achève ainsi: «ça n'est pas la science qui est en danger mais tout notre avenir».

Le président de Mediapart rappelle qu'une «nouvelle alliance entre journalistes et scientifiques est vitale. Notre profession est responsable d'un manque de transmission de vos savoirs. Il faut donc que cette réunion se traduise par un appel solennel de la communauté des savants et de la connaissance pour poser cet enjeu politique nécessaire à une renaissance démocratique de notre République!», lance-t-il.
Le dernier mot est revenu à Denis Sieffert. «Claude Allègre n'est plus scientifique mais scientiste. Il a accédé à une fonction sociale et politique qui le dépasse et dont il se sert pour faire passer se idées. Il ne faut pas lâcher l'os, allons vers un appel pour prolonger ce combat!»

Camille Garcia & Jihane Bergaoui


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