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Billet de blog 31 mars 2012

L'économie doit sortir de la pensée unique

« L’OPA de la finance sur le monde des économistes a-t-elle réussi ? », c’était tout l’enjeu du débat organisé jeudi 29 mars au Théâtre national de Chaillot devant près de trois cents personnes.

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© Anouk Boyer-Mazal

« L’OPA de la finance sur le monde des économistes a-t-elle réussi ? », c’était tout l’enjeu du débat organisé jeudi 29 mars au Théâtre national de Chaillot devant près de trois cents personnes. Une discussion qui a fait émerger un enjeu important pour l'avenir: permettre aux théories économiques critiques de trouver une caisse de résonance dans le débat public. 


En présence de nombreuses personnalités du monde de l’économie, Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart, a présenté son livre intitulé Les Imposteurs de l’économie.Fruit d'un travail d’enquête sur le monde des économistes les plus médiatiques, il a tenté de savoir s'ils étaient en situation de conflit d'intérêts lorsqu'ils parlent d'économie et font leurs recherches. «C’est un enjeu démocratique pour les citoyens [pour que] le débat sur les politiques économiques soit serein, libre, et honnête», explique-t-il.

Selon Laurent Mauduit, la situation est préoccupante. Par exemple, un professeur de l'université Paris 8 siégeait à la présidence du conseil d'une banque d'affaire tunisienne sous l'ère Ben Ali.. Or,«la loi interdit à un universitaire de siéger au sein du conseil d'administration d’une entreprise privée». Mais la moitié des personnalités étudiées dans ce livre agit dans l’illégalité, l’Etat employeur laissant faire.

© Anouk Boyer-Mazal

Au fil de son enquête, le journaliste a fait des constats inquiétants. «Il y a une main mise de la finance et des groupes du CAC 40 sur l’enseignement, main mise qui s’est fortement accentuée avec la loi Pécresse (loi LRU)». Bien sûr, certains tentent de lutter, d'établir des barrières étanches entre la recherche et la finance, mais le combat est déséquilibré, car, avec cette loi,  «il y aura plus de financement des études en empathie avec les marchés», précise-t-il. Il cite des rapports de la Cour des comptes qui énumèrent les financements perçus par les écoles en quatre ans. L'école d'économie de Toulouse, favorable aux marchés, a perçu 30 millions d’euros quand celle de Paris n'en touchait que 2 millions.

Face à cette situation, Laurent Mauduit s'interroge: ce «système camarilla parisenne (...) ne crée-t-il pas de la pensée unique, ce qui est le contraire de l’économie,à sa richesse?». Et de poursuivre: «en période de crise on a envie d’ouvrir le champ des possibles et pas l'assomoir, pas seulement les politiques d’austérité».

«La question des conditions de production de l’économie et des savoirs économiques doit dépasser la simple sphère des économistes, et (…) doit être de l’ordre du débat public», enchaine André Orléan, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et président de l’Association française d’économie politique qui défend l’idée du pluralisme des courants en économie dans le supérieur. Assurer l’enseignement et l'influence des différents courants de pensée dans l’économie relève d’un véritable enjeu démocratique. «L’économie, ce n’est pas comme les sciences dures, il n’y a pas des lois inscrites dans le marbre, de telle sorte qu’à partir d’elles, on pourrait prévoir et dire exactement ce qui sera demain», précise-t-il, «il y a une pluralité de scénarios possibles». Or, lorsque les économistes proposent des solutions, ils y apportent nécessairement une part de subjectivité, de leurs valeurs, de ce qu’ils représentent. Dans ce cadre là, la question des conflits d’intérêt sort du simple cadre éthique, pour devenir un enjeu de l’information du citoyen puisque l'économiste, qui prévoit l'avenir, doit pouvoir le faire en toute liberté. Voilà pourquoi l’Association française d’économie politique se dit favorable à  « une transparence sur les liens d’intérêt qui lient les économistes qui nous parlent par rapport aux intérêts qu’ils ont(…) C’est un élément essentiel du débat ».

«Pourquoi les banques centrales n’ont-elles pas pu prévoir la crise?», s'interroge Romain Rancière, professeur à l’Ecole d’économie de Paris ayant travaillé au Fond monétaire international. Selon lui, le non-pluralisme des courants de pensée en économie au sein des banques centrales a

© Anouk Boyer-Mazal

«verrouillé leurs capacités à anticiper la crise et à agir». «On est devenu d’une extrême arrogance quelque part. On a proposé un modèle [néo-keynésien développé par Blanchard] et on a fini par croire tellement au modèle qu’on pensait qu’il pouvait non seulement nous aider à prendre des décisions sur ce qui était mais aussi à prévoir l’avenir», confesse-t-il. Or, aujourd’hui, malgré la crise, il reste difficile «d’ouvrir le capot pour voir ce qui se passe» car ce modèle demeure très influent pour les analystes.

Pour instituer la diversité des courants de pensée, reste à se demander comment s’organise la transmission des savoirs entre les chercheurs et les personnes qui peuvent agir. La question de la déontologie devient alors importante. Pour les chercheurs et à titre individuelle, Romain Rancière plaide pour l’établissement de règles, d’autorisations, d'une transparence lorsqu’ils œuvrent hors du champ universitaire. Un objectif qu’il essaie de mettre en place, avec difficulté, à l’Ecole d’économie de Paris. Et il espère que la sortie du livre de Laurent Mauduit produira un déblocage à ce niveau. Dans le cadre du financement des institutions, la tache s’avère plus difficile. Mais il n’est pas pessimiste.

© Anouk Boyer-Mazal

Dans ce débat sur le pluralisme de la pensée économique, Emmanuel Zemmour, président du syndicat Unef et étudiant en économie, a concentré son intervention sur l’enseignement de cette matière, qui l’interroge beaucoup: «Quand on étudie l’économie, c'est pour comprendre les salaires, la répartition des richesses», raconte-t-il, regrettant que les cours soient très mathématisés dès le départ. «J’ai mis trois ans à connaître le produit intérieur brut (PIB) de la France», avoue-t-il en guise d’exemple. Alors qu’ils apprennent de nombreuses lois, des «totems qu’il ne faudrait pas remettre en cause», les étudiants sont confrontés tardivement  à l’apprentissage de la réalité matérielle. Mais, selon lui, le plus inquiétant dans cet enseignement, «c’est qu’à chaque fois, ce sont des conclusions libérales». Pourtant, «il y a de la diversité en économie, il y a plein de théories qui s’affrontent». Face à la crise, Emmanuel Zemmour regarde avec stupéfaction les théories véhiculées dans les médias. «Sur la question de la dette, tout ce qu’on entend dans les médias, c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus libéral que ce que pense la majorité des économistes, ça va beaucoup plus loin en terme de défense des investisseurs que ce que j’apprends dans mes cours». Or ceux-ci ne sont pas un modèle de diversité.

© Anouk Boyer-Mazal

Erwan Le Nader, vice-président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, a évoqué les changements intervenus dans cet enseignement au lycée. «Ce pluralisme est atteint depuis quelques années au lycées», affirme-t-il. Citant Michel Perbereau, président du Conseil d'administration de BNP Paribas, il montre les intentions de lobbys qui souhaitent supprimer certains sujets d’études, jugés trop «compassionnels et pessimistes», pas au niveau de l’enseignement supérieur. Il n'hésite pas à mettre en cause les modes d’apprentissage des sciences économiques et sociales au secondaire où il faut apprendre les outils avant, peut-être, de se pencher sur les problèmes concrets. Au baccalauréat, il est prévu de supprimer les sujets qui prêtent à débat, c’est-à-dire que, d'après la réforme, il ne sera pas possible d’interroger les élèves sur la TVA sociale par exemple. Et, face à cette situation, il n’hésite pas à demander aux économistes présents proches d’un candidat politique: en cas d’une nouvelle majorité politique, «y aura-t-il un moratoire» sur les programmes et la réforme du bac?

La connivence entre les médias et économistes politiques publics favorables à la finance ne date pas d’hier, confirme Christian Chavagneux, journaliste à Alternatives économiques. «Dans les années 20, c’était un must d’avoir un économiste bien à soi dans les sociétés d’investissement», rappelle-t-il. Mais, d’un autre côté, certains tiraient aussi les sonnettes d’alarmes contre la spéculation, comme le New York Times ou encore la société de M. Poors. A toutes les époques, la science économique a toujours été en proie aux intérêts, individuels et collectifs, et s'est fondue dans les idéologies en place, sans les remettre en cause, hormis quelques voix isolées. Face à ce problème, les économistes ont tenté de se mobiliser, mais pour l’heure, aucun code n’a vu le jour: comment le mettre en place? comment sanctionnerait-on les personnes? Un code de bonne conduite assis sur la transparence, ce serait bien, mais «une éthique professionnelle qui s’adresse à  la profession dans son ensemble, ce serait mieux», conclut Christian Chavagneux.

«Il n’y a pas que économistes banques qui avaient un intérêt et qui se sont plantés [avec la crise] », précise  Karine Berger, conseillère de François Hollande et économiste. Selon elle, le problème des intérêts qui peuvent influer sur les économistes ne se limite pas à la finance. «C’est toute notre culture qui doit être interrogée», précise-t-elle avant d’enfoncer le clou: «Il y a une problématique de positionnement politique. On parle toujours d’un certain point de vue politique. (…) L’économie, c’est profondément quelque chose de politique, parce-que (…) il y a la projection vers des objectifs, et qui dit objectifs dit choix politiques.» Et de demander: «est-ce qu’on va nous dire, une fois pour toute, lorsqu’on présente un économiste, ce qu’il vote?». Avant de demander une remise à plat des décisions prises dernièrement en termes d’enseignement, elle affirme qu’aucun responsable politique n’est contrôlé par ses conseillers économiques. «La  décision politique faite à partir du conseil économique reste politique, c’est une décision de consensus», conclut-elle. 

Liêm Hoang-Ngoc © Anouk Boyer-Mazal

«On peut raconter toutes les histoires à partir des équations», assure Liêm Hoang-Ngoc, économiste, député européen membre du Parti socialiste. Analysant les préconisations de baisses des salaires, il affirme que les courants de pensée alternatifs, les keynésiens et les post-keynésiens, qui sont minoritaires et mis de côté, «gagneraient à concurrencer les autres en montrant que leurs analyses qui conduisent à des recommandations particulières, de gauche, sont plus pertinentes que les autres car je pense qu’ [ils] ont raison sur la crise.». En évoquant la Banque centrale européenne,son discours est très critique: «Ce ne sont pas du tout des modèles théoriques qui sont derrière les recommandations de la BCE, de la Commission, ils font ça au pifomètre, et derrière ça c’est de l’idéologie ».

Ancré à l’aile gauche du PS, il prépare l’alternance avec des économistes «extrêmement keynésiens», des atterrés, etc. Avant d’interpeller Jacques Généreux, économiste conseiller du Front de Gauche: «si on gagne et s’il y a un gouvernement d’union de gauche le défi pour nous, c’est de montrer que ce qu’on a à proposer, ce n’est pas du slogan, et là, il va falloir travailler pour leur montrer que les mesures économiques qu’on propose sont plus crédibles que les leurs».

«Personne n’est indépendant», explique Jacques Généreux, économiste, membre du Front de gauche, la question étant de savoir selon lui si on peut être «honnête intellectuellement». Pour lui, il est nécessaire de créer le système qui permette aux chercheurs, enseignants, économistes de l’être, le tout assorti d’un code de déontologie. Mais l’hégémonie intellectuelle n’est pas le fait des intérêts privés: elle dépend des «conditions historiques dans laquelle vivent les intellectuels» sans oublier l’influence des médias, qui «se vautrent dans la répétition systématique de ce qui est». «Pourquoi les médias n’interrogent-ils jamais des économistes engagés politiquement?» dénonce-t-il. Selon lui, pour assurer un certains pluralisme des discours économiques dans les médias, il  faudrait exiger que les organes de presse «publient mensuellement la liste des invités et de leurs employeurs» et élargir les prérogatives du Conseil supérieur de l’audiovisuel pour que des experts engagés politiques aient droit de parler.

Promouvant une autonomie intellectuelle plutôt que financière, il propose des règles pour encadrer le financement de la recherche et de l’enseignement supérieur, sans pour autant refuser les investissements privés comme, par exemple, un don territorial, un financement privé spécifique à certaines recherches mais plafonné. Quant aux programmes du secondaire, le moratoire ne sera pas applicable immédiatement. Mais il souhaite que le corps professoral élabore lui-même les programmes.

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