La démonstration par la psychanalyse du délire de Landru

Parmi les critiques qui sont faites à la psychanalyse de Freud et Lacan, revient celle de ne pas être un discours logique. Le livre de Francesca Biagi-Chai, « Le cas Landru, à la lumière de la psychanalyse », adressé à tous publics intéressés, est un de ces travaux qui montre que cette assertion est fausse.
Parmi les critiques qui sont faites à la psychanalyse de Freud et Lacan, revient celle de ne pas être un discours logique. Le livre de Francesca Biagi-Chai, « Le cas Landru, à la lumière de la psychanalyse », adressé à tous publics intéressés, est un de ces travaux qui montre que cette assertion est fausse.

Landru tua neuf femmes et un jeune homme sur une période de quatre ans. Il fut arrêté en 1919, jugé en 1922, condamné à mort et exécuté. Il n'avoua jamais. Il apparut « cupide et volontaire », mais aussi un « homme-mystère ». Les experts psychiatres ne lui trouvèrent nulle maladie mentale. L'auteure se met en quête d'une causalité psychique aux meurtres commis par cet homme, travail qui permet de ne plus considérer ces actes comme de « pur caprice », cet homme, tueur de femmes, tuant des femmes qui n'étaient « pas très riches ». Il restait à tenter de montrer que la vie de cet homme, sur lequel tant a été écrit, était régie par un délire très singulier.

 

1. L'enquête.

A partir de la guerre, Landru se propose comme mari dans des petites annonces. Il reçoit presque trois cents réponses qu'il classe. « Landru va, d'abord, autant qu'il le peut, dépouiller de leur vivant celles qu'il aura sélectionnées: des femmes seules, sans famille et dotées d'un minimum de revenus. Il va ensuite les assassiner pour « récupérer » la totalité de leurs biens jusqu'aux objets les plus petits, les plus intimes comme les dentiers ou les faux cheveux. Les corps qui ne peuvent servir, seront détruits, brûlés sans laisser de traces ».

Dans son annonce, il se présente comme ayant « vécu avec une mère au coeur tendre qui a, je le crois, façonné le mien à la sensibilité ». Ces femmes «doivent être seules, veuves ou célibataires, isolées de leur famille. Sans être extrêmement riches, elles doivent, néanmoins, posséder une quantité suffisante de biens, de valeurs, de titres, de revenus. Il devient l'amant d'un certain nombre d'entre elles, en leur faisant miroiter l'union légale ». Parmi les centaines de femmes rencontrées, dix seront jugées conformes à « l'utilisation commerciale ». A elles seulement Landru proposera la vie commune, se fera remettre leurs biens, usera et abusera de leur confiance tant qu'il lui sera possible de le faire. Il les assassinera, le moment venu, c'est à dire quand il aura besoin d'une rentrée d'argent conséquente ou urgente. » C'est son activité à temps plein.

« Comment comprendre la disproportion entre la préparation des crimes et le peu de bénéfices financiers qu'il en retire? ».

« Ces femmes se « fiancent » avec lui, toutes font savoir à leur entourage qu'elles ont rencontré un ingénieur prévenant et qu'elles vont se marier. Pour toutes, les papiers de Landru, nécessaires au mariage, se font attendre. Toutes s'apprêtent à déménager pour une maison de campagne (...). Pour toutes, au moment où il décide de les supprimer, Landru prend deux billets allers et un seul retour, finances obligent! Toutes vont disparaître. Toutes sont inscrites sur un carnet avec un horaire précis à la minute près, toujours inscrit en face de leur nom(...). Pour toutes, Landru utilise des faux en écriture et autres grossiers stratagèmes, pour faire croire à leurs parents, amis, voisins ou concierges, qu'elles sont encore vivantes, après qu'i les eut fait disparaître. Pour toutes, Landru s'approprie mobilier, biens en monnaie, titres et obligations, papiers d'identité, certificats, documents en tout genre, vêtements, linge de maison. Cela même qui représente une vie ».

 

  1. Le procès.

Lors de son procès, il reste impassible lors de la lecture du terrible acte d'accusation, comme lors de l'écoute de sa condamnation à mort et lors de son exécution.

« Lorsque Landru est interrogé au sujet des femmes disparues, son récit ne fait jamais référence au passé récent ou ancien; au contraire, son récit s'arrête toujours sur un mot, le secret, et sur la vie privée comme un « mur infranchissable ». Ce mur surgit comme le signifiant ultime d'un impossible aveu, signifiant qu'il oppose à toute tentative de savoir, comme un mur, en effet, qui protège de l'intrusion. » Il répond au Président du Tribunal: « le mur est clos, je ne répondrai plus rien. »

Aux policiers qui accumulent les preuves l'accablant, il dit: « Pourquoi ne pas laisser tomber ces enquêtes dans un monde où il y a eu tant de disparitions? ». Demande qu'il réitère: « Ce sont là des hypothèses...toujours des hypothèses, ne serait-il pas plus simple de supposer que je n'ai tué personne? ». A l'avocat général, il répètera: « Ce n'est pas à moi de prouver son innocence, c'est à vous de prouver ma culpabilité », à celui-ci, Landru adressera un courrier presque affectueux depuis sa prison après sa condamnation à mort.

Aux experts psychiatres: « Je tiens à remercier messieurs les experts, car la monstruosité des crimes qui me sont reprochés dénoterait une perversité que l'on n'expliquerait que par une folie bien caractérisée. Du moment qu'ils me déclarent sain d'esprit, je n'ai pu commettre ces crimes. »

C'est donc une logique bien étrange qui lui fait se dire innocent sans tenter de réfuter la masse de preuves accumulés contre lui, sans entrer dans une dialectique avec ses accusateurs.

Parmi les preuves, il y a ses carnets. Il y note des comptes. « Les enquêteurs constatent que les entrées provenant des escroqueries sont soulignées en bleu, les recettes provenant de sources « normales » ne sont pas soulignées, et les revenus provenant des crimes sont, eux, soulignés en rouge. " Et on trouve un carnet avec la liste des personnes disparues.

« Cette déroutante rigueur a-t-elle pu avoir la fonction d'un bord, d'un bord délirant au-delà des limites communes? Bord qui referme la néo-signification du crime dans son utilitarisme. Landru a-t-il une théorie de la mort qui la rendrait égale à n'importe quel autre événement de la vie? A partir de là, on peut s'expliquer l'aplomb avec lequel il a pu nier tranquillement et indéfiniment avoir commis ces crimes, sans jamais se trahir et sa parfaite assurance devant les conclusions qui l'accusent ».

 

3. Une biographie éclairée par la psychanalyse.

 

La mère de Landru eut une fille puis eut un enfant qu'elle perdit presque aussitôt. Elle restera « mentalement malade » pendant les deux années qui suivront la mort de cet enfant. (...)Les signifiants de la mort ont accompagné l'histoire familiale maternelle et plané sur la naissance de Landru ». De son enfance, on sait qu'il cherchait à être toujours avec sa mère. « Dans ce collage de Landru à sa mère, il y a quelque chose de l'ordre de l'indifférenciation des sujets, dans l'ignorance de la question oedipienne ». Si Landru parlait volontiers de sa mère qu'il aimait tant, il parlait peu et avec répugnance de son père, qu'il qualifiait d' « homme très sévère et très personnel ». Sa mère meurt en 1912; son père se suicide peu après dans le bois de Boulogne.

Landru se marie. Entre 1893 et 1900, il exerce une dizaine de métiers et change de place une quinzaine de fois. En même temps, il change huit fois de domicile, entrainant femme, enfants et bagages dans pérégrinations». Il vit essentiellement hors du domicile familial. « A partir de 1897, après quatre ans de cette vie instable, n'ayant plus de rapport soutenu avec le monde du travail, Landru établit de faux certificats centrés sur ses qualités d' « ingénieur » et ses dons pour la technique et la mécanique. (...)L'invention dans le domaine mécanique est ce qu'il mettra toujours en avant pour soutenir son identité sociale défaillante. Ces fausses attestations constituent le premier passage à l'envers de la vie ordinaire ». Il passe ensuite aux escroqueries au cautionnement.

En 1904, il est arrêté une première fois et condamné à deux ans de prison. Pendant son incarcération, il tentera de se pendre. Puis pour une escroquerie au mariage, il est condamné, en 1909, à 3 ans de prison. « Ses escroqueries, si mal réglées, sont dérisoires; elles relèvent moins, semble-t-il, d'une ruse que d'un appui pris dans une fabulation mégalomaniaque. »

Il cherche de l'argent pour sa famille, comme il le dira lors du procès. « Le signifiant-maître pour Landru, c'est la famille. Mais de quelle manière opère-t-il pour lui? » « Tout faire pour sa famille » est pour lui « un postulat absolu et comme tel rien ne l'arrête . (...) Cette loi personnelle qui organise l'ensemble des conduites du sujet peut être qualifiée de délirante ».

« Avec l'escroquerie, il accroche de maigres revenus réels à un signifiant sans signification, « l'ingénieur ». Ce rafistolage nourrit l'illusion qu'il est un chef de famille qui ramène de l'argent. Illusion qui est entretenue par le fait que la famille Landru vit correctement, mais que nous corrigeons en précisant que c'est essentiellement grâce au travail régulier de Madame Landru. »

Délirant qui cachait son délire sous une profusion de paroles, Landru suivait une mission de « tout faire pour sa famille », passant du travail rénuméré à l'escroquerie, puis aux meurtres, suivant un fil secret. Le mystère de Landru n'est pas totalement levé avec cette démonstration. Mais il y a ici un dévoilement de « la cohérence » de la personnalité de cet homme devenu tueur.

 

 

« LE CAS LANDRU »

« à la lumière de la psychanalyse »

Francesca Biagi-Chai

Préface De Jacques-Alain Miller

Ed. Imago, 2008


Pascal Boissel

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