Masques chirurgicaux, gilets jaunes: retrouver l'objet d'un dépassement de soi

Du contrat social

Je visionnais récemment un petit film  promouvant  un fabricant de moteurs pour véhicules.

Le film démarre par un dessin du globe terrestre sur lequel sont figurés,  élément par élément du moteur, les divers endroits du monde où ils sont manufacturés.

La mondiale cartographie des localisations figure  la puissance planétaire du groupe.

Ensuite, des divers endroits de la terre, les éléments confectionnés se rejoignent dans une usine de notre pays pour y être assemblés.

La caméra s'attarde alors sur les chaines de montage.

L'ouvrier, sur fond d'une musique aux harmoniques conquérantes, y devient l'acteur éminent à la réalisation de l'objet final: le moteur. Message métaphorique: l'ouvrier "est" le moteur de la réussite.

Le bloc-moteur, lui,  une fois réalisé, est  alors expédié aux quatre coins du globe à nouveau, où il ira, sur de nouvelles chaines de montages, équiper des engins de diverses marques et utilisations.

Ceux-ci, assemblés chacun en l'objet final que l'utilisateur potentiel attend, seront  embarqués à leur tour pour une multitudes d'itinéraires allant rejoindre les terminaux de livraisons.

 

Notre contexte pandémique établit une narration beaucoup plus sombre de cette mondialisation manufacturée, triomphalement entreprenante.

Le film de la pandémie est un peu l'envers du moteur de la marchandisation mondialisée.

Il ne s'agit pas seulement d'analogie: le soignant en prise avec le déchainement du virus est un  super héros malgré lui.

Envers de l'endroit, revers pour l'humain sacrifié sur l'autel de la rentabilité. Le soigné est un cas réduit à une tarification évaluée rentable ou pas.

 

Dans le film subi de la pandémie, l'humain se révèle à notre conscience sidérée:  "ventilé façon puzzle".

Tels les éléments d'un moteur éclatés sur le globe pour satisfaire à la déréglementation des marchés, les objets de santé  lointainement fabriqués s'échangent, en dépit même des règles commerciales, selon la loi des plus forts sur les tarmacs.

 

Localement, dans le domaine de la santé,  le discernement, l'expertise comme on dit, des soignants  n'est  plus pris en considération depuis longtemps.

Le paradigme gestionnaire est passé par là. Avec lui, la possibilité d'un bon sens partageable entre les acteurs de terrain et les tutelles est forclos.

Depuis plus d'une trentaine d'années en France l’Hôpital à mission de service public se prend pour ce qu'il n'est pas: une entreprise du CAC 40.

De l’État, jusqu'au management  des hôpitaux de notre pays, en passant par les entités intermédiaires telles que Inspection Générale de la Santé ou autres Agences Régionales de Santé, ce qui remonte de la culture soignante aux petits ou hauts étages décisionnaires est considéré assez souvent avec mépris.

La rencontre avec chaque patient -fondement de toute clinique- l'engagement de la médecine, des soignants, leurs missions, la transmission des aventures du soin, l'histoire, leurs liens aux sciences humaines, à la culture en général, ne sont plus l'essentiel. Les acteurs de terrain sont renvoyés, non sans cynisme, au "cœur de métier". Pirouette pour signifier: les choses sérieuses ne sont pas de votre ressort.

Il faudrait  que les services se satisfassent de la bascule enchanteresse vers l'esprit positif façon méthode Coué.

Et bannir, surtout, ce qui n'est pas évaluable, quantifiable, trop complexe. Laisser l'ombre, laisser l'énigme, à d'autres, aux romanciers, aux philosophes, aux psychologues cliniciens de plus en plus écartés des lieux de soins... Et se concentrer sur les chaines de montage au programme "Care" qu'on nous fait...

 

Le réel de la pandémie vient  jeter une lumière crue sur l'ombre congédiée.

Sans ombre, point de lumière. Sans énigme, point de génie. Sans la possibilité d'un masque, pas de vie.

 

L'urgence pandémique que nous traversons avive la douleur de la relégation du sens quotidien, l'impossibilité d'en partager quelque chose pour s'y agripper d'abord, puis traverser sur un chemin. Elle vient cruellement chercher le soignant alors que  sa capacité d'expertise est déconsidérée de longue date.

On le présente comme un héros: il est surtout une victime à qui l'on enjoint depuis des années d'endosser la douleur de ce qui dysfonctionne. Surtout briser ce qui pourrait être l'initiative d'une pensée collective, et renvoyer chacun à l’extrême solitude. Management !

 

Pas même la créativité dont les équipes soignantes, éducatives, etc, font  preuve n'est versée à leur crédit, y compris salarial. 

A peine un relent de vocation loué dans le sens du poil: "vous êtes formidables"...

Mal de notre technocratie.

La logique du chiffre, la quête effrénée d'un résultat budgétaire sans reste, la persévérance folle de leur sacrifier la dialectique, la nuance, la profondeur des choses , installent en l'ouvrier, le soignant, la caissière, la professeure des écoles, etc, une lourdeur prégnante: doute sur la liturgie entrepreneuriale et obsessive, caricaturale jusqu'au pathétique parfois, maltraitante il se peut. La parole est déboutée: ce qui n'est pas dans le logiciel n'existe pas.

 

Ai ouvert mon propos sur un film d'entreprise promouvant la force d'un groupe industriel à produire des moteurs thermiques pour des véhicules de toutes sortes. Réussite industrielle en tant que telle, c'est à saluer. Car "il en faut" pour mener de tels projets. Même si sur le plan écologique on peut légitimement se poser la question du coût de ces délocalisations dispendieuses en énergies naturelles ! Et destructrices des cultures  entrepreneuriales et ouvrières locales.

La santé, l'éducation, la justice, etc, sont-elles des marchandises comme les autres ?!

 

Dans notre récente histoire en France, deux objets, deux marchandises,  viennent redonner  place vivante  et vivifiante à l'urgence de la question.

Objet dormant au fond d'une boite-à-gant, objet supposé être en stock dans une pharmacie.

Objets réglementés par l’État pour la sécurité.

Objets  d’agrippement du sujet saisi par la  déréliction.

Dans la rencontre de la menace  le gilet jaune et le masque chirurgical bleu deviennent les symboles d'un contrat social détruit, brandi à la face de nos décideurs . La financiarisation est pervertissement, tandis que les masques protecteurs de l'organisme font effroyablement défaut.

Être abusé par les premiers de cordé. Être tué par un virus.

De l'insécurité sociale.

 

Le dépassement de soi nécessite la possibilité d'un chemin.

 

Moins facile  qu'un scénario promouvant un objet manufacturé, dépassement de soi d'une société consentant à s'acquitter du prix de quelques fondamentaux du vivre ensemble: soigner, éduquer, protéger, etc

En attendant, peut-être visionner le film documentaire où Pierre LEGENDRE, historien du droit, psychanalyste, aborde La fabrique de l'homme occidental ?

 

 

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