Un pays se juge à la place qu’il promet de donner à la folie.

Résumons le projet de loi actuel sur la psychiatrie. Non seulement ses dispositions sont d’une extrême gravité, mais ce que nous n’avons pas mesuré encore ce sont ses retombées sur l’ensemble de la société, il va inverser le sens d’un certain nombre de règles : elles étaient généreuses, il les transforme en diverses modalités de délation, de la folie d’abord, puis ? (note).

Loi de soins sous privation de liberté traitant les malades mentaux comme des repris de justice que l’on commence par mettre ‘en garde à vue’ pendant 72 h avant de ‘statuer’ et de choisir entre leur libération et une obligation de soin subtilement variable, appliquée aussi pour la première fois dans l’histoire, jusqu’au domicile. A une pratique de soins libre dite ‘de secteur’ où l’on accueillait des personnes qui souffraient pour établir d’abord un dialogue dans la confiance, cette loi substitue un ‘parcours d’obligation’ où les soins sont décidés sous la menace d’un enfermement sans limite. Tout soin psychothérapique sera remplacé par les médicaments, plus maniables et moins coûteux, le tout dans un climat de délation, encadré par de ‘bons malades’ formés par l’Etat à l’expertise des soins. Hélas, il y aura bien là un premier de la classe en électronique pour rendre ‘visible’ l’obligation de soins à domicile, par exemple un signe ‘discret’ épinglé à la boutonnière de ces patients. …

La folie n’est pas dangereuse, elle rend vulnérable, chacun le sait, mais quand un Etat se met à enfermer les fous à nouveau et qu’il rend les traitements obligatoires, …c’est qu’un danger existe, alors on va les aider, on va d’abord les dénoncer ‘pour leur bien’. En fait on comprend qu’on est pris dans une logique d’une toute autre ampleur dépassant la folie la logique du tout sécuritaire, véritable tsunami, et que le ‘contexte’ de cette loi est une souricière.

En effet :

Reprenons l’histoire des pays devenus totalitaires. Ils ont toujours commencé par s’intéresser aux plus vulnérables : les fous, car ils sont la cible idéale, toujours chargés de la vindicte des foules, désignés comme dangereux alors qu’ils sont victimes, surtout c’est une cible qui ne se révolte pas, qui ‘ne demande rien’. Insidieusement : on y mêle, cela rend service, quelques rebelles en politique. Le Président a été élu sur le thème de la sécurité ; il en a fait sa feuille de route, après divers essais (délinquants sexuels, enfants de 3 ans, récidivistes) on lui a trouvé la cible rêvée, la folie. Dès lors la machine est en route, rien n’est négociable.

Les conséquences sont inattendues:

-d’abord la belle loi 2005-102 sur l’égalité des chances enfin solidaire pour les patients aux troubles psychiques graves, dans ce climat répressif de délation, va se retourner contre eux comme une crêpe : au lieu d’aider à la réinsertion des usagers, elle va se transformer en un vaste système de contrôle et de délation, tout signe ‘psy’ reconnu comme preuve d’un soin insuffisant justifiera vite l’envoi à la ‘garde à vue de 72 h’ (certains d’entre nous avaient salué la loi de 2005 comme la continuité de la pratique de secteur et un sauvetage de la psychiatrie, ce sera le contraire, elle va stimuler la stigmatisation !)

Trois autres données de façon imprévisible vont rendre le contexte encore plus inquiétant :

-Un grand laboratoire de recherche français affirme avoir découvert deux gènes de l’autisme (confirmé sur des souris), il en tire deux conclusions : cela prouverait que les gènes des autres maladies vont très vite être connus, et que la psychanalyse peut être définitivement rejetée ! On n’aura même plus besoin de la garde à vue pour faire un diagnostic, un test génétique suffira, ‘avec les meilleures intentions du monde’. Comment ne pas évoquer que l’Allemagne a très, très discrètement, euthanasié 80.000 malades mentaux entre 1933 et 1939 pour les ‘aider’, leur évitant ainsi les souffrances que la maladie leur promettait !

-Simultanément d’autres laboratoires nous font savoir qu’après avoir fait des enquêtes d’opinion sur la représentation de la folie, il est possible d’en déduire par des enquêtes au ‘téléphone’ le pourcentage des différentes maladies mentales présentes dans une population. Ils proposent un logiciel permettant à toute entreprise de savoir combien de ses salariés ont angoisse, dépression, suicide, et offrent à leurs ‘managers’ l’outil de manipulation rêvé.

De partout la folie sera repérée. -Enfin toutes ces mesures mises bout à bout doivent permettre de faire des économies considérables, psychothérapeutes, infirmiers, éducateurs vont être ‘libérés’ (licenciés). Comment résister à la promesse d’une pareille économie pour la Sécu ?

Au total l’attaque la plus sévère de la politique sécuritaire, se concentre aujourd’hui contre la folie, cible idéale, singulièrement cernée par : une loi répressive et rusée, l’embrigadement national des bons malades, le rejet par le champ social, les tests génétiques, les enquêtes de diagnostic au téléphone, un coût final qui aide à choisir, … ‘‘ avec de bonnes intentions’’.

Ne trouvez vous pas que la convergence soit troublante ? Ce serait le hasard ? Non ce n’est pas le hasard, c’est le raz-de-marée du ‘tout-sécuritaire’. En réalité non seulement le thème du tout sécuritaire a produit cette loi en choisissant la cible la plus vulnérable, mais il introduit une ‘rupture’ dans l’état d’esprit de la société face à la folie. Un nouveau climat se met en place qui inverse le sens d’autres lois antérieures jusqu’alors positives, en règlementations qui facilitent la délation. Nous n’avons pas encore mesuré ce qui va arriver !

N’est-il pas possible que ceci soit soumis aux français ? Voulaient-ils ce résultat convergent, inéluctable, de la politique sécuritaire souhaitée, on commence par la folie, et après, à qui ?

La seule politique possible dans l’immédiat est de refuser de commencer par l’examen de toute loi spéciale pour la folie. Pas de loi spécifique. Car si on commence par les fous ! Le hasard veut que ce 10 mars paraisse sur les écrans ‘le’ film ! Ce drame ne peut être écarté que si notre pays écarte tout désir de maitrise, de toute puissance, de contrôle total de tout citoyen.

Ce message transmis, quittons cet horizon, si sombre, …

Reprenons notre souffle. Reprenons notre liberté. Remettons nous à ‘penser’.N’est-il pas possible de rêver de liberté, de fraternité, n’est-il pas possible de repenser les rapports entre folie et société dans notre pays? Ne pouvons-nous affirmer que la folie est une valeur de l’homme, la racine de sa créativité ? N’est-ce pas elle qui ose ‘follement’ partir à la découverte de la vie, qui est garante de la vie ? La folie est une richesse profonde pour l’homme. L’homme ne saurait s’en passer.Certes il lui arrive aussi à cette folie, d’être démesurée chez certains d’entre nous, elle peut les étouffer, elle signe alors toujours un appel aux autres, il est urgent de se réunir autour d’elle, car elle est demande de liens. Pour qu’elle retrouve sa place ‘modeste’ il suffit de proposer la réponse essentielle, la parole, l’écoute, et de former des hommes à la psychothérapie, l’outil le plus sûr, dès que lui est accordé un temps suffisant, cadrant tout traitement.La valeur de l’homme, ce n’est pas l’ordre, c’est une source intérieure qui va créer des liens, la folie en fait partie.Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux(Note)Nous avons déjà examiné plusieurs aspects de cette gravité dans 4 articles de « Médiapart » (dans ‘Contes de la folie ordinaire’) les 5, 10, 19 et 26 février 2010 sur ‘la psychiatrie’ - : - sans liberté, -ses ‘bons malades’, -inhumaine, -et la fin de l’égalité des chances.

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