Citoyens, réveillez vous, sous prétexte de vous protéger contre folie et psychiatrie, une loi saccage vos libertés

Paris le 5 avril 2010

Citoyens, réveillez vous, sous prétexte de vous protéger contre folie et psychiatrie, une loi saccage vos libertés !

Ce projet de loi sur la psychiatrie vient de paraître, officieux, tout le monde se précipite pour l’éplucher, professionnels, familles, usagers dans le but de trier le bon du mauvais.

Nous nous trompons tous. Il n’y a rien à trier. Cette loi en totalité porte gravement atteinte à nos libertés.

Elle est en totalité dangereuse parce qu’elle s’appuie sur la notion de ‘danger’ et qu’elle utilise de bout en bout l’argument de la ‘PEUR’, comme si les troubles psychiques étaient le danger social extrême. Nous savons tous que les patients ne sont pas ‘plus’ dangereux que chacun de nous, mais qu’ils sont bien plus souvent victimes, d’autant qu’ils ne demandent rien, ne se défendent pas. Ainsi peut-on les accabler de tout, ils sont la meilleure des cibles, d’autant que la folie est mal vue.

Cette peur permet au Ministère de la Santé de manier l’arme redoutable de la MENACE. En effet le Ministère s’appuyant sur cette peur d’un danger imaginaire, va lui-même à son tour utiliser la peur mais là avec des arguments concrets : vous avez la certitude que si vous commettez une erreur dans l’accomplissement de ses ordres, il y aura une sanction !

Dans la loi cela se décline depuis le malade, qui est interné s’il n’accepte pas les soins, à tous les autres acteurs de la psychiatrie, outre les peines prévues, le psychiatre sait qu’il sera muté par le Directeur de l’hôpital qui a tout pouvoir sur lui selon la loi hospitalière, le Directeur sera muté par le Préfet, le Préfet à la botte du Président, n’a plus qu’à démissionner

Le piège est fabuleux, manipuler la peur est un outil exceptionnel, vous savez pourquoi :

-avez-vous subi un braquage dans une banque, une poste, une bijouterie ?

-vous êtes-vous trouvé seul dans un chemin de montagne, jambes nues devant un serpent ?

A chaque fois l’effet est radical, celui qui a peur se retrouve avec bras et jambes coupés : le serpent inoffensif continue son chemin, le braqueur emmène tranquillement son mégot, alors qu’à chaque fois vous êtes changé en pierre, transpirant sang et eau.

Le papaguéno de la Flute enchantée de Mozart se transforme en Machiavel inquiétant et alimente la peur a volo, dès que l’opinion reprend ses aises, il est si facile de ranimer le brasier avec un ‘méchant’ évènement grâce à une presse assoiffée de ‘faire peur’.

Si nous avions le courage d’en sourire, nous dirions que nous avons redécouvert une vielle perversion (perversion n’est pas maladie mais plaisir pris à manipuler les autres), la ‘philophobie’, l’amour de la peur, le plaisir à faire peur. Ce sont peut-être les plus grands pervers. Avec la ‘philophobie’ on manipule une civilisation entière. Cela a commencé avec les contes de Perrault, la TV qui s’empare si tôt de l’imaginaire des bébés, puis des enfants. Les films d’horreur les remplissent de joie ! Il suffit de continuer. A l’âge adulte ceux qui aiment faire peur atteignent les sommets de la jouissance : à chaque fois les gens leur tombent dans les bras, totalement démunis, désemparés, sans défense. Devant pareil pouvoir le plaisir des philophobes est donc immense.

Et quand ceci se déroule tout en haut de l’Etat, la jouissance doit être, on peut le penser, extraordinaire. D’autant plus que si après l’on montre au peuple que l’on est capable de le protéger contre un éventuel ennemi, on est salué comme le sauveur, tout en gardant à portée de mains cette arme dont on peut se servir à tout moment. Si enfin on montre que l’on est capable de se battre contre toutes les peurs, notre pouvoir devient sans limites.

Je dois vous livrer un secret personnel qui peut avoir des conséquences fâcheuses : si l’un d’entre vous, témoin d’une de mes colères en public (ce qui m’arrive, hélas) me met vite en garde à vue de 72h et me demande à plusieurs reprises si j’accepte un traitement, je suis sûr que je pète les plombs et que je casse tout. Si je me réveille après en camisole, ou en cellule capitonnée, sans savoir où je suis (on ne l’explique jamais), ayant entraperçu que tout est entouré de murs élevés, de barbelés, avec des portes blindées, mes plombs pètent tout seuls.

Elus ! Qui nous lisez, avez-vous déjà entendu le récit d’un patient mis en chambre d’isolement, le lit fixé au sol, sans WC, un seau, pas de fenêtre, les repas glissés timidement sur un plateau sans couverts. J’ai entendu ce récit encore jeudi dernier sur l’Infirmerie de la Préfecture de Police de Paris, grave, mais là cela dure peu de jours, dans certains services cela dure parfois des mois. En 1955 ? Non ! ‘Actuellement ! en 2010. Pourquoi ? Les malades seraient-ils depuis quelques années en France devenus ‘dangereux’ ? Non ! Simplement parce que la ‘peur’ augmente et fait son travail de sape chez les meilleures équipes, les remplit d’effroi, et se retourne contre les plus vulnérables. La peur gagne chaque jour du terrain. Savez-vous que depuis un an les murs de nombreux hôpitaux sont élevés de 2 mètres, des grilles ajoutées, partout des cellules remises à neuf et multipliées par ‘dizaines’ ? Vérifiez !

Messieurs les élus, avant de voter cette loi, je vous demande solennellement d’écouter les récits de ces patients, ils ne datent pas de la dernière guerre, ils sont actuels. Ces faits vont maintenant se reproduire de par cette loi avec la plus grande fréquence, en raison des menaces qui vont se succéder ; à chaque fois je vous demande d’examiner dans le détail la succession des faits qui ont précédé cette mise en cellule. Réunissez une demi-douzaine de sages autour de l’examen de chaque situation vous verrez qu’à chaque fois leur conclusion soulignera qu’avec du temps et de la patience, les faits auraient pu évoluer autrement, sans cellule, … ! Demandez au juge des libertés ! Il enregistre tout cela, mais rien ne change.

Un grand psychiatre qui s’était élevé contre ces violences faites à patients vient de disparaître. Philippe Koechlin, contemporain de la révolution de la psychiatrie de secteur dont il a été un brillant artisan sur le terrain des Yvelines, il a forgé en 1952 avec Georges Daumezon le terme de Psychothérapie Institutionnelle, si fertile, car nous invite à comprendre que le climat relationnel de toute institution a une influence, bonne ou mauvaise, à travailler donc, sur le psychisme de chacun. Avec d’autres comme Paumelle, Bonnafé il est intervenu sur la scène politique pour faire reculer des lois comme celle-ci. Nous devons avec vous à notre tour relever ce défi et ensemble la faire reculer !

Nous parlons bien ici de la folie. Soyons attentifs. Folie n’est pas danger. La folie c’est la surprise, l’inattendu, cela peut nous inquiéter un moment, mais c’est aussitôt la joie, c’est l’amour, c’est la création, c’est la vie même. Certes parfois certains d’entre nous sont en proie à une violence interne qui fait souffrir, et surtout qui les pousse à s’isoler, à se couper des autres. Mais là ce que nous savons, constatons à tout moment, c’est que la folie totale n’existe pas, sinon chacun disparaitrait en peu de temps, par contre persiste une part de raison gardée qui va être l’appui des nouveaux liens permettant, quand il le faut, l’accès à un traitement.

Si vous voulez parler de violence ne croyez-vous pas qu’il faut remettre les faits de société à leur place ? Est-ce la folie qui appauvrit les gens, les met à la rue, les pousse aux délits, les met en prison ? L’argent, le pouvoir, si mal répartis ne sont-ils pas les causes majeures de la violence, ouvrant les portes aux mafieux distributeurs de drogues ?Touchant ‘aussi’ les ‘fous’.

Que vient faire la folie ici si ce n’est qu’elle rassemble les personnes les plus vulnérables, les seuls à ne pas se défendre, donc ceux que la foule ‘raciste’ lapide !

Du coup les porteurs de loi se sont dit que la solution de la folie c’était l’obligation de soins ! Quelle absurdité ! C’est tout l’opposé de ce qu’une personne qui a des troubles psychiques peut comprendre. Ce que l’on peut espérer c’est qu’elle puisse au fond d’elle-même trouver la sérénité suffisante pour avoir accès à ce qui a construit son propre fonctionnement psychique, cela exige la confiance, le calme et surtout la ‘liberté’, aussi l’amour de soi, des autres. Ce n’est donc pas la ‘raison’, ni l’ordre, ni la soumission qui soignent, c’est ce retour au fond de soi, accompagné par des acteurs expérimentés et bienveillants qui donne accès à la complexité de notre vie psychique, à nos désirs multiples et leurs conflits. Cette démarche n’a rien à voir avec la démarche médicale, avec l’éducation, avec la raison, avec la soumission.

Un terme clé dans cette loi, nous fait revenir aux siècles passés (le mot danger étant écarté car personne ne peut le définir, mais la peur est bien présente), réintroduit comme raison justifiant l’internement, ‘‘à interner car porte « atteinte à l’ordre public ! »’’. Vous connaissez la définition de cette atteinte ? Il n’y en a pas ! C’est l’ouverture à l’arbitraire ! En réalité c’est une arme politique. Tous les régimes totalitaires ont été fascinés par la façon dont on peut utiliser la folie et la psychiatrie à des fins politiques. Où allons-nous avec cette loi ? Si ce n’est à savoir comment écarter les contestataires ! Les citoyens, les élus ne doivent-ils se sentir concernés ? Ne nous perdons pas dans le détail, c’est l’esprit de la loi qui importe, la peur, l’obligation, l’atteinte à la liberté, une fausse déclinaison de la sécurité.

Car n’est-ce pas à la sécurité que chacun aspire ? Mais pas celle-là faite de violence, menace.

De quoi d’autre a besoin un homme qui traverse un moment de folie ?

De quoi d’autre a besoin un pays face à ses propres folies ? De sécurité ! Oui mais laquelle ? :

L’homme a besoin d’être écouté, surtout dans ses moments de détresse folle, il a besoin d’être non pas sauvagement séparé des siens, mais au contraire entouré par eux et accompagné par des acteurs expérimentés. La psychiatrie de secteur depuis 40 ans, et la loi sur l’Egalité des Chances depuis 2005 ont mis en évidence deux outils solides pour construire cette sécurité :

-D’abord un espace d’Accueil ouvert 24h/24, accueil à la fois psychique et social dans les 827 secteurs, où le dialogue, grâce à la confiance, peut s’établir tout en débutant les soins, permettant le choix ‘libre’ d’une orientation avec les personnes qui le connaissent utilisant temps et disponibilité. Dans les cas rares de non conscience sur ce qui se déroule, il est justifié qu’existe une loi non spécifique à la psychiatrie, mais d’intérêt général (comme cela existe depuis 1968 pour la protection des biens des personnes, ayant des troubles soit physiques, soit psychiques), loi exercée par des juges indépendants (puisqu’il s’agit de liberté), et non par des Préfets, liés à l’Etat. C’est cet accueil qui apporte la sécurité à la personne et à son entourage.

Car cet accueil, contrairement aux structures lourdes (hospitalières lointaines et entourées de murs) est jour et nuit ‘accessible’ et à l’écoute de chacun sans rendez vous. Il ne fait pas peur.

(voir blog ouvert sur l’Accueil, son rôle central : http://www.mediapart.fr/blog/66105)

-Ensuite la découverte récente des GEM, les Groupes d’Entraide Mutuelle, autre espace d’accueil, mais entre ‘pairs’, les patients-usagers entre eux ; c’est une source remarquable de sécurité (au point d’avoir un effet considérable sur l’évolution, ils entrainent une chute remarquable des hospitalisations, alors qu’ils ne sont pas un espace de soin). L’Etat dans sa générosité et sa clairvoyance a créé ces structures avec la plus grande modestie, et du coût le plus minime. Il en existe 343 (dont ‘il’ veut rogner le budget), alors qu’il en faudrait au moins un par secteur : donc 827, ce n’est pas le Pérou, une goutte d’eau dans le budget santé. Ce qui s’y passe est fabuleux de simplicité, d’humain, de solidarité. C’est un véritable espace de sécurité. Libre !

-Un pays, le nôtre, a besoin de calme, de regards sur l’avenir, d’attention aux citoyens. Ne croyez vous pas que le pays lui-même a besoin de ne pas vivre dans la peur, sous la menace ?

Un pays n’a pas à recevoir des promesses de bonheur non plus. Il n’a pas besoin d’un programme assurant le bonheur pour tous (nous avons tous la preuve que ceux qui prennent le pouvoir ne s’intéressent qu’à ceux qui les ont élus, et encore, de toute façon pas aux autres).

La promesse de ‘bien-être’ est une patte de guimauve dégoulinante de tromperie. Un projet de société parfait est un piège.

Ne croyez-vous pas que ce dont a besoin un pays c’est la proposition, à débattre, d’un « idéal » constitué par la mise en tension d’objectifs variés ayant des points de convergence ?

Un idéal, terre de fertilité léguée à nos enfants, petits enfants et leur succession ?

Docteur Guy Baillon, Psychiatre des Hôpitaux

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