Billet de blog 9 mai 2022

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Les « vrais malades » et les autres...

« Occupez-vous d’abord des vrais malades ».  C’est ce que la sympathique interne du service de chirurgie pédiatrique dans lequel j’étais hospitalisée presque par hasard, s’est entendu répondre. Son responsable, un vieux médecin grincheux, ne considérait pas l’anorexie mentale comme une vraie maladie et me l’avait clairement signifié.

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« Occupez-vous d’abord des vrais malades ».  

C’est ce que la sympathique interne du service de chirurgie pédiatrique dans lequel j’étais hospitalisée presque par hasard, s’est entendu répondre. Son responsable, un vieux médecin grincheux, ne considérait pas l’anorexie mentale comme une vraie maladie et me l’avait clairement signifié. Les « faux malades » passent en derniers et n’ont pas droits aux mêmes égards.

Je savais bien que je n’étais pas une « malade » comme les autres, mais tout de même… une « fausse » malade ?   Une malade imaginaire peut-être ? Non, ce n’est pas ce qu’il voulait dire. Je n’étais pas hypocondriaque et ne simulait rien du tout, j’aurais plutôt eu tendance à dissimuler mes problèmes pour que l’on me laisse en paix.  

Je ne suis pas médecin, mais il me semble que ne pas être malade, c’est être en bonne santé. Or, je ne l’étais pas, c’est pourquoi je ne pouvais être qualifiée de « fausse malade ». Pour autant, je n’étais pas une « vraie malade » au sens où l’entendait le médecin, parce que je n’étais pas une « bonne » patiente, une patiente, qui comme son nom l’indique[1], souffre et supporte tranquillement la maladie jusqu’à ce qu’on l’en délivre ; une patiente dont le mal est aisément identifiable et peut être pris en charge efficacement suivant un protocole presque invariable ; une patiente que l’on peut « réparer », remettre à neuf, et à laquelle l’on donne ensuite des consignes pour l’entretien de la machine, en insistant pour qu’elle les suive. Non, je n’étais pas une bonne patiente, j’étais un bug dans le programme, littéralement, un insecte venu perturber le fonctionnement déjà bancal du service dont il était le chef. Pourquoi ? Parce que je ne pouvais pas être réparée en deux ou trois coups de bistouris, parce que j’étais profondément dysfonctionnelle. Il aurait été plus simple de m’éliminer purement et simplement, de m’envoyer ailleurs, mais voilà, ça ne se faisait pas, ou plutôt, ça avait déjà été fait.

J’étais dans ce service parce qu’il fallait « s’occuper de la machine » (et l’expression n’est pas de moi), mais cet habile technicien ne pouvait rien faire pour moi. Je n’avais besoin que de temps. Hélas, je prenais le leur. Je n’aurais pu faire pire. Je volais le bien le plus précieux qui soit dans une industrie hospitalière soumise à la tyrannie de la vitesse et de la rentabilité. Ce n’était pas de ma faute, mais je devais en être rendue responsable. Et puisqu’ il ne faut pas accabler les « malades », je n’étais pas malade.

Le chirurgien avait en fait une conception assez réductrice de la santé. Celle-ci désignait pour lui « l’état sain de l’organisme ». Il n’y avait évidemment de santé que physique puisque le patient est un corps. Le psychique ne l’intéressait pas, que dis-je, n’existait pas dans son cahier des charges. L’individu sain, c'est-à-dire entier[2], se limitait à ses entours. Bien sûr, il n’ignorait pas que le psychisme de ses « malades » pouvait jouer un rôle dans leur rétablissement, celui-ci devait cependant rester très limité. Si la guérison du patient ne dépendait que de cela ou dépendait trop de cela, c’est qu’il n’y avait pas maladie mais caprice ou manque de volonté, ce qui n’est pas un mal mais une faute. Car il suffit de vouloir pour pouvoir, c’est bien connu, et qu’il faut vraiment être de mauvaise foi ou menteur pour ne pas pouvoir ce que l’on veut ou ne pas vouloir ce que l’on doit.

[1] Le patient ne se contente pas d’attendre, il « endure » (du grec páskho) la mal dont il est « affecté » (páthos).

[2] Du grec sôs « sain, entier, sauf », apparenté à sỗma « le corps ».  

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