Le communautarisme antipsychiatrique

 Les mots changent de sens : quand on parlait d’antipsychiatrie, on évoquait jadis de fortes expériences, plus ou moins achevées, mais alliant généreusement patients et soignants dans un vaste mouvement libératoire de désaliénation et de lutte contre l’enfermement. La destruction de l’asile de Trieste en était le symbole, la loi italienne de fermeture des hôpitaux psychiatriques l’achèvement.

De même le terme de psychiatrie communautaire renvoyait à un mouvement anglais, antérieur, prônant la prise en charge des malades psychiatriques au sein de petites communautés rurales, plutôt que dans les mégalopoles asilaires nées au XIX eme siécle.

 Aujourd’hui nous vivons sous l’emprise d’un tout autre « communautarisme antipsychiatrique ». Il s’est constitué autour d’une myriade de petits groupes de patients et de leurs proches, étroitement regroupés pour contester l’organisation officielle des soins.

 C’est le règne proclamé de l’ « expertise profane », ou comme on peut souvent le lire sur certains blogs : « nul autre ne sait mieux ce qui est bon pour un malade, qu’un autre malade ou ses parents… »

 De plus l’implosion des grandes catégories psychiatriques, venue des USA il y a plus de vingt ans, a largement favorisé ce mouvement. Comme nous avions les Weight Watchers ou les Alcooliques Anonymes nous avons ainsi vu naitre les associations les plus variées : parents d’élèves dyslexiques, dysgraphiques ou dysorthographiques, hyperactifs, groupes de soutien aux porteurs de TOC, clubs de surdoué, et bien sûr, les parents d’autistes qui défraient la chronique régulièrement. A chaque pathologie son ou ses groupes d’influence.

 Soyons justes : le phénomène a toujours existé, porté par le droit d’association et le compréhensible besoin de partager douleur morale et difficulté matérielle. Qu’on songe à l’œuvre accomplie par l’UNAFAM (Union des amis et familles de malades psychiques) les associations de Croix Marines et tant d’autres.

Le monde associatif, et principalement ses bénévoles, a ainsi largement épaulé l’effort de professionnels souvent démunis, ou s’est substitué efficacement à un Etat pas encore providence pour tous.

  La grande majorité de ces groupes établissent petit à petit des relations de coopération harmonieuse avec les spécialistes : nombre d’associations de parents d’autistes s’impliquent dans la promotion de projets novateurs ou la gestion d’établissement, les incompréhensions entre pédo psychiatres, neuro pédiatres et parents d’enfants présentant des troubles spécifiques du langage, j’en suis témoin, s’estompent ou s’estomperont.

 Reste la frange la plus extrême des associations de parents d’autistes.

Le très décrié Bruno Bettelheim parlait de forteresse vide. L’image ne vaut plus, au moins au plan sociétal : peu nombreux mais efficacement organisés, arrimés à leurs convictions, murés dans leurs certitudes, ces groupes renforcent constamment leur radicalité et leur isolement.

Mus par une curieuse tentation identitaire certains parents en sont arrivés à tenter, parfois avec succès, de se faire diagnostiquer eux même d’une pathologie proche de celle de leur enfant (en général syndrome d’Asperger, syndrome autistique à haut niveau intellectuel, catégorie incertaine et contestée dans les classifications internationales)… manière de partager un peu plus avec leurs enfant ou suggestion d’une incidence génétique pour le moins hypothétique ?

Toujours est il qu’ainsi retranchés, ils usent, au service de leur cause, de tous les moyens : lobbying, communication effrénée, requête juridiques incessantes, pressions et attaques personnelles.

Ici, point de soutien aux professionnels ou de complémentarité avec l’Etat :

Les premiers demeurent sous suspicion permanente d’incompétence ou d’intérêts peu avouables, les pouvoirs publics sont éternellement soupçonnés de gabegie et d’incurie dans la répartition des crédits.

Car il s’agit bien de cela : réorienter l’intégralité des subsides vers une seule et unique approche, de type éducative, alors que tous les soignants savent d’expérience que chaque enfant demande tout un ensemble de soins adaptés : éducatifs certes mais aussi cognitifs, psychologiques et médicaux alliés à un mode de scolarisation et de socialisation ad hoc.

 

Les derniers épisodes (diffusion puis interdiction du film « le mur », amendement du député Fasquelle, mise en cause du Pr Delion etc...) ont bien illustré le militantisme mais aussi l’inquiétant dogmatisme de ces groupes.

Vouloir utiliser le droit de choix de chaque parent, dans le cadre des pratiques préconisées et validées, est une chose.

Prétendre interdire aux praticiens telle ou telle pratique ou exercer, à partir d’une légitimité contestable et des moyens aussi peu orthodoxes, une  pression sur les choix de la collectivité semble plus discutable.

Encadrer et restreindre la créativité  des cliniciens et des chercheurs en mettant à l’index telle ou telle conception théorique n’est guère tolérable.

 Là est la dérive auquel concourt le repli de ces groupes : animés par leur réel souci de leurs enfants, leur logique clanique distord complètement leurs rapports avec l’extérieur, toujours invalidé et vécu comme hostile ou insensible à leur détresse.

 L’équilibre tripartite antérieur unissant usagers, professionnels et pouvoir publics trouve ainsi ses limites et le dialogue indispensable sur des sujets aussi sensibles n’existe plus, faute de l’indispensable sérénité.  

 

Au contraire du but recherché on s’enlise ainsi dans de vaines polémiques au détriment des jeunes et de leurs familles…

 

Dr Richard Horowitz

Pedo psychiatre

Président de la fédération des CMPP

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