Histoire de la psychiatrie: notes de BD

Une BD madeleine de Proust... La Revue Dessinée, numéro 18, hiver 2017-2018.

 Dans un moment de vacances, parcourant une revue  offerte par des amis - La Revue Dessinée, numéro 18 hiver 2017-2018- des réflexions s'invitent,  après lecture, sur l'état de la psychiatrie aujourd'hui .

L'article de Arno Bertina et Pierre-Henry Gomont a pour titre: La folle échappée.

Il  est question, en bande-dessinée, du cheminement, aux sens propre et figuré du terme, du psychiatre Jean Oury et de ses patients à travers la nature du Loir-et-Cher. Cheminement les menant à ce qui deviendra un des hauts lieux de l'histoire de la psychiatrie post deuxième guerre mondiale: la clinique de La Borde.

Un fond un brin romantique me vient: celui où des cliniciennes et des cliniciens, médecins et infirmiers entre autres, allaient établir, au sortir des épreuves d'un second conflit mondial à peine éloigné du premier, une psychiatrie humaniste et révolutionnante.

La BD illustre aussi que ça n'était pas tout rose. Des praticiens s’engueulent, il y est question de  cliniques privées où la réalité des chiffres a de toujours sa part: nombre de patients, vendeurs-propriétaires à convaincre, travaux à faire financer par l'obtention d'aides en provenance de l'administration. Les protagonistes en viennent presque aux mains. L'éthique, le politique et le théorique, les ambitions personnelles aussi, les attentes d'une période harassée par les guerres et les destructions de masses, sont les ingrédients de toutes les nécessités et enthousiasmes pour loger la folie enfin dignement dans la société, et l'entendre.

On n'en est pas encore à prescrire le réalisme pour demander l'impossible: on fait l'impossible pour en terminer avec les horreurs de la guerre, dont celle de l'extermination des fous ou de l'abandon de ceux-ci et de leurs gardiens à la misère de la faim et du froid. On n'est évidemment encore moins près d'imaginer qu'un jour il faudra faire l'impossible, dans un monde résigné à la pensée unique, pour convaincre de réalisme social et sanitaire l'actionnaire addict  à ses dividendes...

En fait de romantisme, un trait d'évidence, vu depuis aujourd'hui,  à mon avis s'impose de la BD:  la psychiatrie, à l'époque considérée, était encore affaire de médecine, de médecine au chevet du patient.  Donc de médecins, d'infirmiers aussi et d'autres personnels, soignants ou non. Les gens œuvraient, avec l'attente de la société qui avait tant à reconstruire. La psychiatrie était plus que jamais le domaine de la médecine jouxtant notre humanité, et à propos de laquelle le philosophe Blaise Pascal nous avait déjà éveillé à ceci que "Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de n'être pas fou.”.

La B.D se clôt sur l’horizon de la psychiatrie institutionnelle d'alors: "soigner l'asile, c'est soigner les fous".

Je referme, momentanément, la Revue Dessinée. Et feuillette des pages de mes souvenirs.

Qu'est devenue la psychiatrie aujourd'hui ? Je cherche dans mes folios internes numérotés par les ans, en quête d'un moment intelligible.

Ça se passe au début des années quatre vingt dix dans un grand hôpital psychiatrique de Lyon. Chaque salarié reçoit un épais document en papier glacé format A4 conçu par l'hôpital et imprimé par sa reprographie. C'est alors peu habituel que l'employé soit le destinataire d'une feuille de route sur l'horizon de l'Entreprise, à connaître... par cœur de métier. S'imprégner de la Démarche Qualité pour les cinq années à venir à travers un écrit d'un genre nouveau: le Projet d’Établissement, écrit référentiel s'imposant à tous. Pour célébrer cette entrée dans l'ère de l'Hôpital-Entreprise, le solennel document est accompagné d'un pin's reprenant un symbole culturel du lieu. Figure transposée de l'intéressement ? Objet sacré d'une  liturgie nouvelle ? Temps d'une tabula rasa où jusque dans sa grammaire et son vocabulaire s'annonçaient les recommandations d'un nouveau monde, évidemment bien meilleur, plus travailleur et productif que l'ancien...

Quelques années auparavant à peine, la psychiatrie  quittait un peu, puis davantage, du temps passé au chevet du patient pour en allouer toujours plus au Programme de Médicalisation des Systèmes d'Information (P.M.S.I). Et puis il y avait le référencement  à la troisième mouture du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, troisième mouture écartant la part subjective des troubles, la causalité psychique. Avec la "feuille de route" de l'Hôpital-Entreprise, le soignant allait avoir à réaliser que c'est  avec ce triptyque normatif qu'il allait devoir désormais s'employer à sa tâche primaire: soigner. 

  Les relèves dans les services de soin seraient "ciblées", les protocoles se multiplieraient pour extirper le doute: le blabla  proscrit, il s'agirait d'aller "objectivement" et sans perte de temps à l'essentiel. L'essentiel  étant alors:  fermer des lits, ne rien aborder qui ne soit quantifiable, utiliser des techniques de soins comportementalistes efficientes, évaluables, bannir la dialectique. La formation d'infirmier qualifié en psychiatrie disparaitrait, le nombre d'heures consacrées à l'enseignement de la psychiatrie dans les études de médecine se réduirait ...

Non qu'il n'y  eu que  choses négatives, mais je souligne avec humour que le "cœur de métier" promu dans le vocabulaire de la novlangue serait manifestement  peu avisé d'avoir à questionner à partir de son cerveau !...

 

Si avec la psychiatrie représentée dans la BD  soigner l'institution c'était soigner la folie, dans la novlangue des années quatre vingt dix soigner la folie ne se pouvait envisager qu'à la loger dans la culture de l'évaluation. Il y avait changement de paradigme, exit la psychothérapie institutionnelle, bienvenus sur un vaste marché des soins, dont la Culture d'Entreprise est, avec rigueur et sens des réalités, la célébration.

La folie, mauvaise joueuse s'il en est, va  se trouver de plus en plus exclue de l'Hôpital-Entreprise: fermeture drastique de lits pour des soins évalués trop couteux,  inefficaces, trop longs, ou cantonnement à des espaces psychiatriques "sécuritaires" en intra-hospitalier.

Je ne sais  si la BD aura une suite. Je l'imagine logiquement débuter dans les années soixante. Ces années sont celles de la politique psychiatrique dite de secteur, mais aussi celles où dans les entreprises, les vraies cette fois - celles où il y a production d'objets manufacturés - une nouvelle ligne managériale venue de l'American wy of life allait structurer autrement la relation du salarié à l’outil de production. Il est remarquable que tandis que la sectorisation psychiatrique s'adossait en partie à l'élaboration de la relation Sujet/Institution Hospitalière -élaboration propre à la démarche de la psychothérapie institutionnelle- dans le même temps une novlangue au service de la productivité dans les entreprises de production n'allait accorder la possibilité d'exercer une capacité critique... qu'à une entité abstraite dénuée d'intérêt général: l'actionnaire. Avec humour, je dirais que les nervous breakdown mentionnés par Michel Audiard dans la France entrepreneuriale des Tontons Flingueurs annoncent  les burn out se cherchant une reconnaissance par la Médecine du Travail ...

La dure réalité... des affaires, s'imposerait, trente ans plus tard, aux hôpitaux de service public, pour être la seule envisageable comme finalité. Il faudrait alors continuer à soigner, évidemment, et beaucoup au quotidien déploient aujourd'hui dans les institutions des trésors de créativité et de disponibilité pour accueillir et traiter les souffrances. Mais en renonçant à poser aux institutions la moindre question de fond, qui semble d'ailleurs ne plus être adressable nulle part, ni recevable.

 

 

 

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