LA PAROLE MUETTE D'ANIMAUX PETITS ET GRANDS


(Deuxième dialogue de la Raison raisonnante et de la Folie échevelée)

 

« Le tigre repousse la montagne. »
(Appellation d’un mouvement du Qi Gong)
La Raison raisonnante ( sur un ton pleinement satisfait) : – Nous y voici, notre chère et échevelée folie ! Voilà que nous y sommes, enfin ! Car, en nous réunissant au Grand Complet, nous nous sommes concertées entre nous, et avons pondu une Charte à ton sujet. Et, sache-le ! À ton unique et totale défense ! Une Charte qu’on m’a chargée de te remettre ou (si l’on veut) de te soumettre, la glissant tacitement entre les pages des aventures de ton bien-aimé Don Quichotte, que tu ne te lasses pas de lire et de relire. Et cela, afin que tu puisses la parcourir, notre Charte, et nous faire partager (après l’avoir mûrement réfléchie dans le miroir de ton âme) la plénitude, et l’assouvissement de ta satisfaction à notre égard.

 

La Folie échevelée : Merci, merci à vous, gente Dame la Raison raisonnante ! Et, de même, merci à tous ceux et à toutes celles qui vous ont accompagnée et qui vous accompagnent, dans cette inépuisable démarche ! Merci, pour cette si Haute Lutte que vous menez en ma seule et propre défense, et merci au bon vouloir de votre respectueux agir. Je vais illico presto la lire, votre si précieuse Charte, afin de pouvoir bien réfléchir à son propos.

 


SILENCE SE DEROULANT TOUT

AUTOUR DE LA LECTURE MEDITATIVE

DE LA CHARTE ... LORSQUE, TOUT D’UN

COUP, ET À L’IMPROVISTE, L’ON ENTEND :


La folie échevelée (criant fort):– Non ! Non ! Dame ! Jamais ! Et pas question ! Absolument pas question pour moi d’abandonner à la dérive la totalité de mes très chers amis, ces animaux petits et grandes, qui vivent et bougent et jouent sur la planète, comme le disait à son temps, cet aussi attentionné philosophe ! Car je lis (étant bel et bien écrit et imprimé noir sur blanc sur cette feuille), que la folie est le propre de l’homme. Plus précisément encore (je ne fais que citer), que : « La folie n’est concevable qu’irréductiblement liée à la condition humaine » !

 

Et qu’en sera-t-il alors, qu’en ferez-vous de mes si précieux compagnons et amis, les animaux, doux ou rebelles qu’ils soient (peu importe), ces amis, qui – à mes yeux tout au moins – l’ont une parole, quoique souvent muette à notre ouï ? Où les caserez-vous ? Car, sur cette Terre, déambulent aussi des animaux à l’allure que vous proclameriez tout à fait « folle » ! Soit qu’il s‘agisse des compagnons des humains, qui peut-être ont attrapé cette maladie de l’âme au contact de ces derniers, à qui ils appartiennent totalement, corps et âme (à qui estimeraient-ils appartenir ?) ; soit qu’on se réfère à cet autre sorte d’animaux, qui demeurant loin de la présence de nous, les humains (les nommeriez-vous pour autant des « bêtes sauvages » ?), surtout lorsqu’ils tombent dans ces pièges que nous leur tendons, et qui, détruisant leurs mœurs et habitats, mettent dessus dessous tout champs de liberté, les chassant à la vie et à la mort, et les transmuant en des vivants, qui ne sauraient pas ne pas être appelés des « fous furieux ».

 

Et, pour ce faire, il vous suffit de contempler la superbe tigresse de Sumatra, au regard fou de souffrance, ou de l’entendre souffler de toutes ses dents, derrière les barreaux de son insoutenable cage.

 

Non. Je ne peux pas admettre qu’il soit incisé un partage si puissant, si délétère, et si grave, entre les différentes formes de vies, se déployant sur la planète entière. D’autant plus que ce terme même d’« animal », dans cette langue même dans laquelle nous nous exprimons, afin d’échanger nos sentiments et pensées, découle tout droit (quoique puissent en dire, quoique puissent clamer à son sujet les différentes « églises », dressées par–ci par–là, par les Terriens), découle donc de la parole « anima », à savoir cette « âme » qui anciennement signifiait la vie elle-même.

 

La vie qui, ailleurs, en des contrées lointaines, est appelée le Qi, le « souffle », reliant, toutes formes d’existence sur la planète. (Et j’irais jusqu’à dire au-delà d’elle ! ) À un point tel que, en ces mêmes contrées, l’on contempla et observa et étudia longuement ces vies animales, allant jusqu’à réguler sa propre respiration d’humains sur la leur, afin de s’en inspirer, et de mieux soigner les maux dont nous, les humains, nous sommes tous, si souvent accablés. Or, les sages de ces pays éloignés, anciennement, au lieu de s’acharner à nier cruellement leur propre corps, et de se laisser donc poursuivre par des formes hallucinatoires fémélo–bestiales, ces sages donc (maîtres fins dans l’accueil de la vie et de la mort), apprirent à se mouvoir, et à ressentir dans le Silence, et dans une sorte d’Immobilité apparente, le souterrain mouvement de la totalité de leurs membres et nerfs et os. Et, suivant l’allure de ces animaux divers, qu’ils rencontraient, ils les accompagnèrent dans la pluralité et multiplicité de leurs postures, ou dans leurs modes d’avancer ou de reculer (comme ils le disaient si bien), entre Terre et Ciel. Et cela, tout en écoutant –immobiles – à l’intérieur de leur corps, le mouvement incessant de la vie.

 

Non.! Ce n’est pas – à mes humbles yeux– la folie, qui définit et déclare les humains, bien que je sois prête – avec vous – à la défendre bec et ongles contre toute malencontreuse attaque. Et bien que (toujours en accord avec vous) je ne puisse que me poster aux côtés d’elle, afin qu’elle soit accueillie, et bien accueillie, partout où elle se déclare. Afin qu’elle se sente en sûreté et à l’aise (dans ces beaux lieux d’accueil), et puisse s’y mouvoir en toute liberté. Et puis, gente Dame Raison Raisonnante, pourquoi parler d’un « déterminisme » de la folie, bien qu’adoucissant ce terme (ce concept ?) par les mots qui le suivent, et qui parlent d’un déterminisme, pour tout dire, « pluri factoriel marqué du sceau de la complexité »?

 

La Raison raisonnante (dédaigneusement irritée) : Vous êtes bien difficile à contenter, échevelée folie, avec vos histoires de bêtes et d’animaux épris de déraisons. Mais sachiez que vous finirez assurément par nous lasser toutes, nous, les Raisons raisonnantes, car nous savons bien que (quoiqu’en disent certains scientifiques, hommes et femmes à nous contemporains), seul le langage, notre langage nous différencie des bêtes, colportant l’irréfutabilité de notre nature. Irréfutablement si différente, si autre que la leur ! Car la folie même n’est qu’un langage égaré et…


La folie échevelée (l’interrompant brusquement) .. dans son HUMANITE ?

 

La Raison raisonnante (reprenant, après une courte hésitation, due à une trop grande stupéfaction) : – … c’est pourquoi, dans notre Charte, nous avons soupesé chaque mot, chaque parole, afin de pouvoir bien définir la rigueur extrême et l’engagement de chacun de nos dires.

 

La folie échevelée : De grâce, Dame, ne vous emportez pas, et apprenez donc vous aussi à suivre une parole se différenciant abruptement de la vôtre. Et cela absolument (d’une façon absolue, j’entends par là), et SANS la renvoyer au miroir de la vôtre. Car, moi, la folie échevelée, je cache dans mon sein des fort nombreux, et fort aveuglants Trésors. Des Trésors restés si souvent inconnus à vos propres yeux, et qui, une fois explicités, pourraient conduire (quoique j’en doute fort), à muter la façon de voir, de regarder, et d’approcher l’existence, de la part de ces humains, que l’on dit, raisonnables.

 

Oui, vous avez connaissance de tout cela, Dame Raison raisonnante. C‘est pourquoi je m’adresse à vous, et vous propose de splendides fiançailles et de rutilants mariages, à établir et à nouer entre nous (entre vous et moi). Et cela, avec l’inébranlable but de nous laisser conduire (ensemble !) par les eaux de ce fleuve, qui se devrait d’être notre vie, s’écoulant (paisiblement, ou puissamment) sous nos yeux d’humains stupéfaits. Des humains sagement stupéfaits à la vue de toutes ces richesses silencieuses, qui pourraient les entourer, se produisant contre, et au beau milieu du désolant spectacle, que si souvent nous donnons de nous–mêmes, et de notre malchanceuse humanité.

 

A jamais vôtre, la folie échevelée

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