Au-delà du Dire


Extraits de l'Aire du Dire (Pierre Jodlowski), TCT

 

Après le Royaume d'en bas, Pierre Jodlowski nous revient avec une nouvelle œuvre scénique, L'Aire du Dire, qui mêle l'inquiétude face à un langage vidé chaque jour davantage de son sens et un amour du verbe digne des oulipiens — mus qu'ils sont par cette volonté opiniâtre de lui redonner sa valeur.

L'Aire du Dire serait certainement l'occasion de redire tout l'intérêt, voire l'amour, que certains compositeurs d'aujourd'hui portent au(x) langage(s). Car Pierre Jodlowski est indéniablement de ceux-là — son opéra radiophonique Jour 54, par exemple, transcende largement le simple hommage à Pérec (et à son roman inachevé 53 jours). C'est un feu d'artifice absolument jouissif, où la langue explose sous la pression du rythme, faisant jaillir en un geyser diffractant sens insaisissable et musicalité essentielle. L'un des mouvements se concentre par exemple sur la célèbre phrase « Un R est un M qui se P le L de la R » que Pérec exploitait quant à lui comme une « formule » à la manière du mathématicien ou du logicien.

Avec son titre qui évoque Espèce d'espace, Jodlowski faisait entrevoir un travail similaire dans son « opéra » L'Aire du Dire, (je mets délibérément le mot « opéra » entre guillemets car ce terme semble aujourd'hui appartenir à une historicité certes diffuse mais révolue, et nécessite donc d'être utilisé avec des pincettes — à moins qu'on ne l'emploie dégagé de ses sens acquis (avec notamment Wagner et les véristes italiens) et qu'il ne désigne ni plus ni moins qu'une œuvre musicale et théâtrale, ou une oeuvre représentée dans le cadre d'un théâtre lyrique, comme ici le Théâtre du Capitole de Toulouse, dont c'est la première collaboration avec le studio de création musicale toulousain ÉOle). Pourtant, Jodlowski nous surprend à nouveau — ça devient une habitude. Il dépasse ici toute espèce d'exercice, et aboutit même à une forme de dramaturgie qui lui faisait parfois défaut dans son Royaume d'en bas. Une dramaturgie qui tire sa force de la musique elle-même.

Au commencement était le verbe. Ou bien non, justement. Ou seulement peut-être.

Dès son entrée dans le Théâtre du Capitole, le public est accueilli par une rumeur — on y distingue quelques éclats de cours de récréation, quelques conversations et bruits de pas ainsi que quelques sonneries de téléphone portable éparses alternant avec ces petits bruits d'interférence électronique qu'un téléphone déclenche lorsque placés à côté d'un haut parleur (sourds, rythmés et dansants). Et d'emblée, le ton est donné : entre mise en abyme et pointe d'humour, distanciation politico-sociale et esthétisation des bruits contemporains mêlés à des bruits intemporels, on hésite. Et l'on ne saura jamais réellement sur quel pied danser, Jodlowski entretenant délibérément le trouble.

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Le rideau se lève sur un plateau presque vide. Au milieu du décor immaculé, conçu par le metteur en scène et scénographe Christophe Bergon, une espèce de table de conférence trône, ou plutôt flotte, à un mètre du sol — qui rappelle celle de la salle de guerre de Docteur Folamour. Mais le regard en est immédiatement détourné par une vidéo descendue des cintres : dans un médaillon, une image jaunie — comme une vieille photographie — un simple visage de femme. Elle ferme les yeux et nous fait entrer dans un monde qui tient à la fois de l'onirisme et du détachement de soi, un peu comme dans un film de David Lynch. Venue de rien, elle rompt le silence tout relatif qui règne et commence sa récitation. C'est une litanie à la fois monocorde et poétique, d'un verbe organique, autogénératif, qui se développe tel un fractale autour de quelques mots simples : parc, hiver, pluie. C'est un extrait d'Anachronisme de Christophe Tarkos (POL, 2001) — et ce texte à la fois décharné et essentiel jalonnera tout le spectacle : différents visages lui prêteront leurs voix mais Jodlowski chaque fois lui donnera cet air de chorus de jazz, d'improvisation verbale qui tourne et tourne sur elle-même et s'enlace sans répit autour d'un noyau sémantique unique. Porté par un groove électronique qui génère en même temps qu'il souligne la tension dramatique de l'œuvre, Anachronisme nous accompagnera comme un refrain entêtant, enflant comme une marée montante pour se dissoudre ensuite discret et ténu.

Le premier extrait terminé, le médaillon monte se perdre dans les cintres et les chanteurs entrent alors un à un — ce sont les chanteurs de l'ensemble toulousain Les Éléments, dirigés par l'excellent Joël Suhubiette. Ils entrent chacun à leur tour, chacun avec une syllabe. Et ce n'est que lorsqu'ils seront tous ensemble que ces syllabes apparemment sans suite et choisies de manière arbitraire s'agrègeront en une phrase : « Il n'y a pas de neige sans qu'il n'y ait de trace ». Et le terme de « trace » focalise avec emphase l'attention : trace de l'homme, trace de la civilisation, trace du langage : « je n'ai pas peur de laisser une trace ».

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Mais il n'y ici nulle démonstration, nul discours autre que musical — l'œuvre est œuvre avant que d'être militante. Entre chaque extrait d'Anachronisme, Jodlowski joue avec le verbe et cette omniprésence qui tend aujourd'hui à le priver de sens. Tous les discours passent à la moulinette de son écriture rythmée, à la fois explosive et mélancolique : celui de Franklin D. Roosevelt après Pearl Harbour comme ceux d'un vulgaire JT, comme en passant par celui de Jaurès militant pour la paix, l'Encyclopédie de Diderot et les paroles du chef indien Seattle en 1854. Bribes de discours sortis de leurs contextes, bribes de contextes privés de leurs discours se succèdent. On déclare, on dit, on autorise, on affirme, on énumère, on accuse, on vitupère, on décline tous les « éléments de langage » dont sont friands médias et politiques.

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Ça va très vite, les chanteurs, sans être interchangeables, sont les objets de permutations incessantes. Il y a du Blanchot, il y a du Barthes dans cette narration, inédite sur une scène lyrique. Jodlowski scrute au plus profond de notre être — de la surface de l'animal politique jusqu'à nos peurs les plus intimes — : on explore le monde du conte, on espère l'instant d'une prière une instance divine qui serait sublimation de notre vaine parole, on s'enfonce jusqu'aux tréfonds d'une folie que notre société ne sait que mettre à son ban.

Puis, après un ultime contrepoint anachronique, les yeux se rouvrent. On prend soudain conscience de la stupeur dans laquelle on est plongé, cet « Air du Dire » qui ne disait rien ou qui disait tout, sans avoir l'air de rien, cette « Aire du Dire » à laquelle on aurait redonner tout son éclat et son mystère.

Le langage — qu'on croit pourtant naïvement au service de notre conceptualisation du monde et de notre asservissement de l'environnement — nous reste à jamais caché, cryptique, insaisissable.

> Théâtre du Capitole de Toulouse, le 5 février 2011

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