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Billet de blog 26 mars 2015

Turbinii - Controtempo, Journal de bord – Première journée

Jérémie Szpirglas
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Du 25 au 29 mars, Contretemps suit pour Mediapart la sixième édition du Festival Controtempo. Proposé par l’Académie de France à Rome – Villa Médicis, Controtempo explore et décrypte les tendances récentes de la création musicale, en privilégiant les compositeurs les plus originaux et les interprètes les plus prestigieux de la scène contemporaine. Le millésime 2015 s’attache à la personne de compositeur grec Georges Aperghis. 

© jesebbach

Deuxième journée

Troisième journée

Quatrième journée

Cinquième journée

Cette soirée d’ouverture du festival nous plonge d’emblée au cœur du sujet : Tourbillons (voir ci-dessous pour une description plus détaillée de la pièce). Une première italienne, par Donatienne Michel-Dansac, pour cette pièce de théâtre musical qu'elle a créée en 2004 à Vandœuvre-lès-Nancy. Les circonstances sont particulières à plus d’un titre : d’abord le lieu — le Teatro India est une antenne du Teatro Romano, sis dans ce qui semble être les ruines d’une ancienne usine dans les faubourgs au sud de la capitale. Si la salle elle-même n’est pas inadaptée, loin de là, c’est la pluie qui vient déranger le spectacle : une pluie torrentielle qui gagne jusqu’au plateau, tandis qu’un vent à décorner les bœufs décore la scène d’une ambiance sonore particulière. Et puis, en attendant

Mais la vraie surprise qui nous attend n’est pas là : elle est dans la pièce elle-même, dont cette première italienne sera en réalité une première… en italien. Ce qui, pour un non-italianophone, comme votre serviteur, ne manque pas de sel. Même, et surtout, lorsqu’il est déjà familier de l’œuvre en français. Un expérience étonnante, que de se trouver étranger dans une œuvre qu’on connaît !

Par souci de précision, remarquons que seuls les passages « parlés », ceux signés Olivier Cadiot, ont été traduits (par sa traductrice italienne attitrée, Gioia Costa), les passages chantés (dont les textes sont d’Aperghis lui-même) sont inchangés.

Le premier réflexe, quasi inconscient, d’un auditeur dans cette situation (déjà familier de l’œuvre, mais ne parlant pas la langue de Dante), est d’essayer de se rattacher à ses petites connaissances d’italien. Très rapidement, toutefois, on se laisse volontiers perdre, dépasser par le flux musical — une situation qui n’est pas sans rappeler l’expérience des opéras non sur-titrés, ou plus proche de nous, de pièces comme Laborintus 2 de Luciano Berio. Bientôt, toutefois, on se prend à penser aux Aventures et Nouvelles aventures de Ligeti où, sans recourir à aucun texte préalable, le compositeur s’est contenté de noter les parties vocales directement en phonétique. On peut aussi à cet immense cinéma italien de la période Cinecittà, qui accueillait une pléiade de comédiens internationaux, toujours mal doublés… On comprend la situation dans laquelle Aperghis veut nous plonger, dans toutes ses œuvres musicales : un peu perdu, attrapant au vol quelques bribes de sens qui surnagent. On se dit que c’est peut-être dans cette situation exactement qu’il s’est trouvé, jeune grec débarquant à Paris, dans les années 1960.

Pour les autres, les italiens et italianophones, la pièce semble fonctionner comme elle fonctionne habituellement dans sa version française pour un public français : en témoignent les rires et autres réactions idoines — qu’on se souvient avoir eu quand on comprenait quelque chose.

Et puis, un certain lâcher-prise s’installe, et l’on s’aperçoit qu’on profite bien mieux du discours musical, incroyablement rythmique, qui habite jusqu’à la mise en scène. On remarque des références (musicales ou non) qui nous avaient échappé lorsque le sens occupait notre esprit — elles sautent carrément aux oreilles, cette fois. On se délecte des astuces scéniques, comme jeu de miroir retardé, rendu possible par le dispositif de double vidéoprojecteur en temps réel, et de sa précision architecturale. Malgré quelques sursauts de « comprendre », on se livre avec délices à la musicalité de la langue, au rythme trépidant de la musique, aux grimaces dignes des meilleures caricatures de la BD…

Et, bien sûr, on reste abasourdi par la performance de Donatienne Michel-Dansac, capable de porter ce spectacle dans n’importe quelle condition, avec un engagement et une force hallucinants.

À propos de Tourbillons de Georges Aperghis

Si Tourbillons n’est pas l’œuvre la plus connue de Georges Aperghis, elle est emblématique de son imaginaire musicale.

D’abord par le travail du texte. Georges Aperghis (mal)traite le langage comme peu d’artistes — et encore moins de compositeurs. Cela tient peut-être au fait que le français n’est pas sa langue maternelle — ce qui, comme à d’autres (citons par exemple Samuel Beckett, qu’Aperghis admire tant), lui donne une certaine distance vis-à-vis du verbe. 

Ensuite, Tourbillons s’inscrit dans une démarche théâtrale. Depuis les années 1970, Georges Aperghis est l’un des fers de lance du théâtre musical, auquel il a contribué à donner ses lettres de noblesse. 

Enfin, la pièce est portée par la soprano Donatienne Michel-Dansac, qui n’est pas seulement l’une de ses plus fidèles interprètes, mais aussi, depuis leur rencontre il y a une vingtaine d’années, l’une de ses muses.

Au départ, Tourbillons n’était qu’un recueil de six miniatures pour voix de femme composé en 1989. En 2004, le compositeur et la soprano décident d’en faire un spectacle. Pour cela, ils y ajoutent d’autres miniatures déjà écrites, les Cinq Calmes plats (1992) et demandent à un autre magicien du verbe, l’écrivain Olivier Cadiot, des Prières d’insérer destinées à ponctuer le discours.

« Olivier Cadiot n’est pas venu, dit Aperghis : il m’a envoyé les textes, en me disant d’en faire ce que je voulais. Quand un écrivain me dit ça, j’ai toujours un respect immense pour le texte dont il m’est fait don, je veille à chaque mot. Les six Tourbillons préexistants étaient jonchés de mots français : il les avait décortiqués pour fabriquer son propre texte, à la fois abstrait et concret, très poétique. Au cours du travail, je voyais bien que Donatienne répondait, que ce qui était à l’œuvre lui parlait. Nous sommes allés très vite : en trois jours, le spectacle était monté. »

Résultat : un monologue à facettes d’une femme dans tous ses états. Reposant sur une explosion de jeux vocaux, facétieux et cryptiques à souhait, cet éblouissant spectacle-portrait nous interroge avec une virtuosité troublante et ravageuse jusqu’aux cœurs de nos monologues intérieurs et de nos angoisses essentielles — et nous donne au passage quelques litanies pour en apaiser temporairement l’oppression : « respirer, regarder un beau paysage, flexion… » (répéter autant de fois que nécessaire).

Aperçu biographique de Georges Aperghis

Né en 1945 d’un père sculpteur et d’une mère peintre, Georges Aperghis connaît très tôt la solitude de l’atelier, le bonheur mêlé d’angoisse du créateur. Découvrant la musique classique — peu populaire dans la Grèce des années 1950 — grâce à une émission radio hebdomadaire, il commence adolescent à dévorer les partitions avec le même appétit que les romans. Après avoir acquis un semblant de formation musicale à Athènes, il débarque à Paris, déterminé, avec l’enthousiasme propre à sa jeunesse, à embrasser la carrière de compositeur. Là, les rencontres, les lectures et les concerts (il découvre Boulez et Stockhausen) sont nombreux, mais c’est surtout la fréquentation de Iannis Xenakis, autre grec de naissance et français d’adoption, qui enrichit le jeune homme, même s’il se découvre peu d’affinités avec le formalisme de son aîné.

Au début des années 1970, Aperghis se fascine pour le théâtre — qu’il rencontre notamment en la personne de la comédienne Edith Scob, sa future femme, et d’Antoine Vitez. Cette fascination le mène au théâtre musical, dans le sillage de Kagel : c’est l’aventure de l’ATEM (Atelier Théâtre et Musique) installé en banlieue parisienne. Il quittera l’ATEM en 1997 pour se consacrer à ses propres projets, partagés entre écriture instrumentale et vocale, théâtre musical et opéra. Son approche de la composition a peu de rapport avec celle d’un musicien — ce qu’Aperghis, en partie autodidacte, reconnaît volontiers. Elle participe d’un geste artistique plus large, embrassant théâtralité et réflexion politique, exploration du langage et aspiration au burlesque… Selon lui, le travail du compositeur doit « faire musique de tout ».

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