Benzema déchu

Quelques semaines après l'échec du gouvernement sur la déchéance de nationalité, un bouc émissaire fut trouvé: un grand joueur international que l'on peut déchoir symboliquement en décidant sa non sélection en équipe nationale pour raison supérieure aux critères sportifs...

Une nouvelle fois, la politique s'ingère dans le foot. Après Anelka, Ribéry, Nasri, voici que Benzema serait le nouveau bad boy à exclure de l'équipe nationale malgré sa stature de titulaire indiscuté par les spécialistes et d'ailleurs titulaire privilégié par le sélectionneur lui-même ces dernières années. Avant-centre au Real Madrid aux côtés de Ronaldo, l'ancien joueur lyonnais se retrouve non sélectionnable pour des raisons morales... Jugé avant l'heure, il est même, en quelque sorte, déchu de son droit à jouer dans l'équipe nationale, indigne de porter le maillot bleu!

Son procès avait été instruit à charge par les medias dans l'affaire de la sex-tape, et le premier ministre avait enchaîné: non, un tel joueur ne mérite pas de porter les valeurs de la France. Difficile ensuite pour le président de la FFF d'aller contre un propos si autoritaire, sans nuance, émanant du pouvoir politique à son plus haut niveau. Apparemment, personne ne semble aujourd'hui s'inquiéter des diverses conséquences de ce "choix" - un "choix fort" pour le quotidien L'Equipe... Car, en effet, comment les autres joueurs de l'équipe vont-ils vivre leur sélection pour l'Euro - cette fois, ils ne tenteront pas une grève pour soutenir leur camarade, ce serait une nouvelle faute nationale..? Ils savent déjà que les critères sportifs se trouvent dépassés par des critères nationaux, voire nationalistes! Pas question dans ce cas de songer à se préparer les yeux fermés et muet au moment de l'hymne...

Par ailleurs, comment de jeunes Français, exclus de la société, vont-ils ressentir cette non sélection de leur "frère" Karim? Sinon les inviter à penser que Mathieu vaut mieux que Karim, même si Karim est plus compétitif et qu'il est un joueur qu'aucune sélection ne laisserait sur la touche tant il excelle un ballon au pied - il est clair en tout cas que l'Algérie serait bien heureuse de le compter dans ses rangs s'il avait choisi de jouer pour ce pays dans sa jeunesse (mais comment aurait-il pu penser que le pays où il était né, donc son pays, la France, pourrait ainsi le rejeter?).

Année après année, le foot, comme révélateur de la société et de son monde politique, nous montre une xénophobie latente nourrie par un nationalisme désormais autant porté par la gauche que par la droite. Il faut se souvenir, en effet, qu'avant le débat sur la déchéance de nationalité, la question des "binationaux" était intervenue dans le foot avec l'affaire des quotas... Il semblerait désormais qu'en France le foot n'est pas que le foot, c'est un enjeu national tel qu'il renverse la joyeuse fête Black-Blanc-Beur de 1998, pour installer à la place Autorité-Ordre-Morale.

Cet Euro en France n'a pas commencé et, déjà, on souhaiterait qu'il fût terminé. Sous haute surveillance pour cause de terrorisme, la fête semblait à l'avance gâchée. Avec désormais un joueur exclu pour raison supérieure échappant au sélectionneur, elle aura trop le goût des compétitions observées de près par les politiques, tout prêts à récupérer la gloire nationale ou à dénoncer les "mauvais" comportements. Si l'intégrité morale (?) doit l'emporter sur la performance physique, alors c'est à Manuel Valls de faire l'équipe. Avec lui, on aurait la certitude d'avoir des footballeurs vraiment au maximum de leur forme en chantant la "Marseiniaise".

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