Trezeguet l'immigré

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Dans une longue interview accordée au mensuel So Foot, le retraité de l’équipe de France David Trezeguet allume l’ancien sélectionneur Raymond Domenech. C’est évidemment ce que le lecteur et la presse retiennent en priorité de l’entretien car, d’une part, Trezegoal avait été écarté de la sélection lors de l’euro 2008 et il en a nourri une rancune tenace pour ledit Raymond, d’autre part, il n’a pas mâché ses mots envers celui qui l’a progressivement conduit au placard de la sélection nationale, disant tout haut ce qu’encore bien des joueurs ne font que penser tout bas. Les propos de l’ancien attaquant de la Juventus de Turin à ce sujet ne manquent pas de pertinence – il trouve que Domenech n’a pas su gérer la médiatisation, qu’il a tendu des pièges aux joueurs etc. –, mais il y a un autre thème abordé sur lequel il est tout aussi intéressant : l’identité.Comme Higuain, Trezeguet a la double nationalité argentine et française. Si le premier a choisi de jouer en sélection argentine, le second avait avant lui penché pour la France. Il est vrai que son arrivée à Monaco à peine majeur a sans doute précipité ce choix. Il reste que lorsqu’on l’interroge sur son identité, ce n’est pas la France qui vient en premier mais l’Argentine : Maradona en 86 et non l’équipe de Platini, l’espagnol qui reste « naturellement » sa langue et la Marseillaise qu’il n’a jamais chantée. Il dit à ce propos : « Pour pouvoir chanter un hymne il faut avoir des sentiments qui te prennent aux tripes. Moi, je suis arrivé très tard en France. (…) Ce n’est pas parce que tu chantes la Marseillaise que tu vas te sentir plus français. Aimer un pays ça ne se résume pas à chanter un hymne, heureusement. » Et quand on l’interroge sur la coupe du monde de 1998, il déclare avoir été « fier d’avoir fait partie de cette France mixte et solidaire. J’étais un peu l’immigré du groupe alors peut-être que ça me tenait plus à cœur que les autres. »C’est bien cela un immigré, ce n’est rien de plus et rien de moins que cela : quelqu’un qui choisit un pays pour des raisons matérielles – pour Trezeguet, il s’agissait de jouer plus rapidement des matchs internationaux –, qui n’a pas reçu le parfait petit formatage du bon citoyen français à l’école mais qui partage avec bien plus de joie la ferveur d’un pays d’adoption par l’envie d’être accepté, d’être avec les autres. Comme le dit très bien l’auteur du but en or de l’euro 2000 (photo) – magnifique reprise effaçant totalement le penalty raté lors de la coupe du monde de 2006 –, aimer un pays ne se résume pas à chanter un hymne.Les ennemis de la nation ne viennent pas de l’extérieur mais de l’intérieur, ce sont ceux qui veulent en faire une sorte de communauté suprême – d’où l’obsession des « communautarismes » concurrents, d'où la mise en cause de la double nationalité, et de la nationalité tout court... –, qui mettent l’amour du maillot avant la réalité du jeu, l’identité française avant l’insertion dans la société, le respect de l’autorité même injuste avant celui du citoyen quel qu’il soit. Dans un pays où les problèmes sont avant tout socio-économiques, donner à penser que leur origine serait liée à l’immigration est bien la preuve d’un pouvoir populiste – on assiste pourtant aujourd’hui, à cause des contre-feux de la majorité, à une inflation du terme car tout le monde deviendrait populiste, y compris les journalistes... Puisque la critique de Trezeguet contre Domenech est si pertinente, on pourrait presque l’attribuer à Sarkozy qui, à l’évidence, n’a pas su gérer la médiatisation et pour qui le costume national est trop grand. D’ailleurs, n’a-t-il pas une même manière de mener son équipe en faisant de son remaniement ministériel une sélection arbitraire qui change au fil des jours, au fil des commentaires de la presse politique et des humeurs du « sélectionneur » même : « Conseil des ministres, mercredi 29 septembre. Sans se cacher le moins du monde, Nicolas Sarkozy prend une feuille de papier. Puis, lentement, il compte du regard le nombre de ses ministres et note tous les noms. Enfin, avec son stylo, il trace deux colonnes, celle des partants et celle des entrants. Têtes des ministres présents… » (Carole Barjon, « Le grand échiquier de Sarkozy », Le Nouvel Observateur du 14 au 20 octobre 2010). Trezeguet dit d’ailleurs à propos des stratégies de Domenech qu’il « a passé son temps à faire jouer des gars à des postes dont il savait d’avance qu’ils ne leur étaient pas favorables. Il a passé sa vie à tendre des pièges. Pour lui, l’équipe de France, c’était un film. » Avec Domenech, il ne s’agissait que de foot…

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