La puissance de la langue de bois 2

Comment les techniques de novlangue s'engouffrent-elles dans le langage politique ? Comment les repérer et lutter contre elles ? Voici un deuxième billet sur la langue de bois par les figures de style.

Voici le second billet qui va traiter de la langue de bois à travers l'utilisation de figures de style.

Le premier billet (ici) traitait de l'euphémisme, de l'hyperbole, du pléonasme et de l'oxymore qui sont les plus utilisés. Ici seront expliqués la comparaison, la tautologie, le synecdoque, la prétérition, les technicisateurs et les faux amis/ennemis.

 

   1.    La tautologie

Elle est utilisée couramment dans le discours politique. C'est le fait de décrire quelque chose qui ne peut être que vrai, dans le but de consolider sa position et la rendre légitime. Argumenter une position avec des arguments qui ne peuvent être contestés est une méthode très efficace pour convaincre son auditoire. L'appel à l'ignorance que l'on pourrait définir comme son contraire vient compléter ce principe. Il consiste à définir quelque chose qui ne peut être prouver. Par exemple, « prouvez moi que Dieu existe ». Il n'y a aucune preuve de l'existence du divin. Mais prouvez moi qu'il n'existe pas. Il n'y a également aucune preuve de son inexistence. L'appel à l'ignorance permet de se protéger de toute contradiction.

Pour revenir à la tautologie, elle est également très utilisée dans le commerce et la publicité avec des slogans de type : « 100 % de nos clients achètent nos produits » ; « 100 % des gagnants au loto ont tenté leur chance ». Le discours politique tautologique permet donc de ne pas subir d'opposition et d'affirmer son discours comme « vérité vraie ».

 

   2.    La comparaison

La comparaison permet de faire perdre de la crédibilité à l'argumentation d'un adversaire en construisant une comparaison dénuée de tout sens objectif. Prenons un exemple concret : pour une personne classé trop à gauche, il suffit de faire flotter l'ombre soviétique ou encore en assimilant le collectivisme à Staline pour légitimer la liberté de la propriété lucrative. Contre un partisan du protectionnisme, une référence au mur de Berlin ou aux heures sombres du 20 siècle (fascisme) devrait être suffisante.

La loi Godwin montre bien la puissance de la comparaison fallacieuse. Cette loi est construite par l’avocat américain Mike Godwin en 1990. Le principe est simple : « Plus une discussion sur internet dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler se rapproche de 1 ».

 

   3.    La synecdoque

Cette rhétorique de style consiste à faire entendre le plus en disant le moins.

« Son vélo a crevé, la France va mal ».

Idéal pour faire passer un détail pour un fait important, pour masquer un problème important grâce un problème minoritaire. Depuis 15 ans, l'argument islamiste est parfait. Que ce soit le porc à la cantine, le burkini ou encore un morceau de voile qui cache les cheveux des femmes...Je ne dis pas que ces sujets sont insignifiants, mais qu'ils sont devenus l'alibi parfait pour d'une part, masquer certaines questions liées à un contexte économique en crise, et d'autre part pour stigmatiser une partie de nos concitoyens.

 

   4.    La prétérition

Elle consiste à parler d'un objet après avoir affirmé que l'on ne va surtout pas en parler. Quelle magnifique astuce pour faire perdre la crédibilité à son adversaire.

Emmanuel Macron a utilisé cette méthode pendant le débat du deuxième tour de la présidentielle contre Marine le Pen : « Je ne suis pas la pour parler de votre père ».
Cette rhétorique permet de ramener Marine Le Pen à son père et donc de décrédibiliser sa position, en faisant indirectement référence aux allégations de son paternel, créateur du Front National. Pourtant pour faire perdre pied à Le Pen, cette démarche n'est pas indispensable !

Pour Jean-Luc Mélenchon, nous pouvons trouver la même méthode utilisée par certains journalistes. « Vous voulez la révolution, bien évidemment vous ne voulez pas que des têtes soient décapitées et mises sur des piquets, mais c'est quand même cela une révolution ». Bravo Audrey Pulvar... 

Ou encore : « Nous ne parlerons pas ici de Maduro que vous admirez tant, bien qu'il soit responsable de la mort de manifestants pacifiques au Venezuela, mais nous ne sommes pas la pour parler de cela, passons... ».

Cette figure de style est donc très intéressante : nommer un objet en disant que l'on ne va pas parler de lui, mais qui par sa nomination laisse flotter son ombre au dessus de la tête de son adversaire.

 

   5.    Les technicisateurs

La fameuse transformation technique du vocabulaire.

Cette démarche consiste à valoriser l'état ou le statut d'une personne tout en masquant sa réalité sociale. Il s'agit ici de renommer le réel en revalorisant la situation mais sans jamais la transformer de manière concrète.

Cette manipulation sémantique permet d'avoir un impact sur la représentation que l'on a d'une activité sans jamais impacter le présent. Vous l'avez compris, il suffit de renommer positivement afin de ne pas améliorer des conditions de travail, des salaires ou bien même de sensibiliser sur l'importance et l'indispensabilité de l'activité dévalorisée.

Quelques exemples :

Aujourd'hui, une personne qui distribue des sacs jaunes est nommée un « ambassadeur de tri ».

Un individu qui travail à la chaîne sur des déchets est appelé un « valorisateur de déchet ».

Dans les entreprises PSA, certains salariés qui travaillent sur une chaîne de montage sont appelés « pilote de ligne ».

« L'hôtesse de caisse » a remplacé la caissière.

La « technicienne de surface » a fait oublier la femme de ménage.

Bien évidemment, renommer techniquement une réalité de manière positive, d'une manière plus respectueuse comme pour le dernier exemple est effectivement bienveillante, mais dans le langage politique, cette méthode est uniquement utilisée pour mettre un écran de fumée entre la représentation que l'on a du métier et les réelles conditions de travail.

   

   6.   Les faux amis-ennemis

Les faux-amis sont des mots ou expressions utilisés par les politiques, les économistes, les intellectuels... pour permettre de faire accepter à la population un concept qui va à l'encontre de leurs intérêts, ou en tous cas du bien commun malgré qu'ils prétendent le contraire.

La réforme est l'exemple parfait. Depuis les années 80, on nous répète qu'il faut se réformer, qu'il faut transformer notre pays en profondeur afin de s'adapter au changement permanent. La réforme est utilisée comme positive mais va pourtant bel et bien à l'encontre de nos intérêts et de nos conquêtes sociales. La réforme, c'est la destruction du droit social, c'est un retour en arrière historique.

Des mots comme authentique et naturel sont à multiples reprises utilisés grâce à leur caractère difficilement contradictoire. Contredire le naturel et l'authentique reste une démarche risquée.

 

Les faux-ennemis, c'est le contraire des faux-amis. Ce sont des mots qui sont utilisés travestis pour cacher leur véritable définition. Ils sont embêtant pour le pouvoir dominant mais pourtant positif pour le bien commun. La classe dominante va donc dénaturer leur sens.

Un exemple avec les fameuses charges sociales afin d'éviter de dire salaire socialisé. C'est sur que pour la classe dominante, il faut mieux dire « On va baisser les charges sociales » que « on va baisser les salaires ». 

Mais cela permet également de fermer la généralisation de ce type de concept (ici la cotisation) qui est trop dangereux pour le capital : « Augmentons les cotisations pour construire des écoles, rénover nos hôpitaux... » perd toute sa crédibilité devant : « vous voulez augmenter les charges sociales qui pèsent sur le dos de nos entreprises, ne leur permettant pas d'embaucher et de relancer la croissance ».

Pourtant nous parlons de la même chose, de la cotisation qui est du salaire socialisé, mais la classe dominante a réussi à transformer cette conquête en charges sociales. À nous de choisir notre camp, à nous réapproprier notre réel et pas celui de la classe capitaliste !

Les faux ennemis, ce sont en vérité nos amis. Tout comme les dépenses publiques que l'on appelle cyniquement « dette ». Si nous refusons de penser : « augmentons les dépenses publiques pour nos hôpitaux », mais « nous allons augmenter la dette publique de notre pays », notre combat est déjà perdu d'avance.

 

Décolonisons nous de l'imaginaire du capital afin de nous réapproprier notre réel. Ça commence déjà par nous réapproprier le sens de nos  conquêtes sociales afin de les défendre et de les poursuivre 

 

 

Merci à Aurelien Guillemin pour son travail qui m'a permis de construire ce billet

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