Un discours néolibéral / Un discours de novlangue

Pourquoi ne pas tenter un petit exercice de langue de bois ? Nous savons que les concepts utilisés par le langage néolibéral servent des fins idéologiques. Cette instrumentalisation linguistique constitue une novlangue complexe, notamment pour émettre une critique dessus.

Pour ce discours, j'ai volontairement mis un nombre conséquent de concepts clés de cette tendance. L'idée est d'analyser le décalage entre le discours néolibéral dans sa forme et ce qu'il représente dans son fond. Pour comprendre plus en détail cette pensée, je vous invite sur cette édition

Rapidement, un des principes fondamentaux de ce discours est d'utiliser des mots positifs (exemple : autonomie, responsabilisation, mobilité), pour ne plus pouvoir émettre de contradiction. D'une part derrière ces mots et concepts positifs se cache un objectif inavoué, qui n'a plus rien à voir avec la définition que l'on a du mot/concept. D'autre part, il permet de rendre positif ou d'adoucir une réalité sociale trop violente. Par exemple, on ne dit plus : licenciement collectif mais plan de sauvegarde de l'emploi. On ne dit plus : compétition entre les écoles mais autonomie des écoles. On ne dit plus : instabilité professionnelle mais mobilité sur le marché du travail etc...

Cependant, on peut très bien être d'accord avec les objectifs de cette pensée, mais alors il faut l'assumer et appeler un chat : un chat. Je vous propose donc ce discours, avec en surlignage les expressions, concepts et mots auxquelles il faut se méfier pour des raisons que nous verrons ensuite.

 

« Cher compatriote,

La crise que nous vivons depuis 2008 a fragilisé notre pays. Nous devons prendre à bras le corps l'ensemble des problèmes présent devant nous. Pour ce faire, nous ne pouvons pas rester figé dans un monde en mouvement. Un monde qui change doit nous amener à changer notre pays en profondeur, afin de ramener nos espoirs à la surface. Nous devons, ensemble, nous adapter aux nouvelles problématiques sociales et économiques, en réformant les barrières nous empêchant d'avancer. Seules des réformes démocratiques, sous forme de flexisécurité, c'est à dire « plus de liberté pour les employeurs tout en assurant plus de sécurité pour les salariés », nous permettra d'avancer vers le bien commun. Cette autonomie pour les employeurs nous permettra de relever les nouveaux défis, et de relancer l'économie de notre pays.

Il nous faut en premier lieu pour les salariés :

  • Une plus forte mobilité sur le marché du travail, qui amènera une diminution massive du chômage, comme nous le montre les exemples des sociétés de plein-emploi (USA, Allemagne et Grande-Bretagne).

Dans un second temps pour nos jeunes :

  • Renforcer l'autonomie de l'éducation nationale. Elle devra les former aux futurs challenges des entreprises. Les jeunes pourront se rendre employable, ce qui sécurisera leur vie professionnelle, notamment grâce à l'intériorisation des nouvelles compétences transversales. Cette école responsabilisera les jeunes sur les grands projets de notre société.

Pour terminer avec nos employeurs :

  • Les politiques de flexisécurité et les plans de sauvegarde de l'emploi donneront plus de liberté aux employeurs, tout en sécurisant les salariés dans leur parcours professionnel.

Voici donc les grandes solutions qui transformeront en profondeur notre société. Ces réponses permettront à l'ensemble des collaborateurs au sein de l'entreprise, de nourrir les marchés déprimés. C'est par ce chemin que nous pourrons tous travailler, et vivre-ensemble dans une grande liberté. »

Analysons maintenant ces concepts/expressions.

 

Un monde qui change doit nous amener à changer notre pays en profondeur.

Tout candidat veut transformer le pays en profondeur. Attention au sens idéologique qu'il y a derrière. C'est devenu une expression bateau/valise, un slogan. L'ensemble de la classe politique se dit anti-système. Alors le changement oui ! Mais dans quel sens idéologique ? Chez En Marche, transformer le pays en profondeur résulte dans l'instabilité professionnelle et le changement permanent, soit un modèle de précarité.

 

S'adapter aux nouvelles problématiques sociales et économiques, en reformant les barrières qui nous empêche d'avancer.

S'adapter, c'est une compétence (voir plus loin l'utilisation faite de la compétence par la tendance néolibérale). Ce mot « adaptation » cache un objectif inavouable : la servitude volontaire au modèle actuel. Son utilisation a été multiplié à partir des années 1990, lorsque l'esprit du capitaliste a changé son rapport à la hiérarchie 1. Rapidement, nous sommes passé d'une vision des années 50/60 basée sur la hiérarchie et les carrières longues, à une vision d'entreprise « anti-bureaucratie » et sur la mobilité (voir en dessous sa définition). En effet, à partir des années 1990, le désir du capitalisme est que les salariés acceptent le changement permanent, et de flexibiliser un maximum le marché du travail. Les travailleurs doivent donc s'adapter à l'instabilité. Ils doivent s’adapter aux imprévus du marché, faire fructifier leur capital humain (ce faux-concept a pour but de positiver le capital), pour se rendre employable à travers un réseau d'entreprise. L'intériorisation de l’adaptation, c'est d'une part accepter inconsciemment la servitude face à l'imprévisibilité du travail. D'autre part, ce n'est plus penser en terme de soumission à une hiérarchie et aux exigences du marché du travail. Penser soumission, c'est faire le lien avec un rapport de domination alors que penser adaptation, cela devient positif car c'est une compétence. Elle permet de se valoriser et d'augmenter son capital humain. Celui qui ne veux pas s'adapter devient par nature un incompétent. C'est une belle arme de culpabilisation permettant de justifier le capitalisme. Pour aller plus loin, cliquez ici.

L'adaptation, c'est la servitude

 

Réformes démocratiques

Autrefois, les réformes permettaient de réguler le capitalisme, de lui fixer des limites. Les grandes conquêtes sociales étaient des réformes. Mais aujourd'hui, les réformateurs ont inversé le sens de ce mot. Ils utilisent volontairement des mots à caractère révolutionnaire (liberté, égalité, révolution, anti-système etc), ils se les approprient pour en inverser la définition. La réforme aujourd'hui devient donc la suppression et l'attaque des structures de résistance au capital ( Fonction publique ne valorisant pas de capital, le Régime Général, le Code du Travail, la Cotisation etc...).

Donc la réforme aujourd'hui, c'est la contre-réforme.

 

L'autonomie

L'autonomie de l'employeur, c'est la liberté absolue du marché du travail et l'acceptation totale de l’exploitation financière. Aucune intervention de l’État étatique pour réguler le marché n'est tolérée. La propriété lucrative est une liberté absolue, ainsi le propriétaire lucratif a le droit d’user et d'abuser de son bien. De ce fait, le droit d'abuser des travailleurs qui sont dans son entreprise. La classe dirigeante est le bras droit de la domination lucrative. Avoir les nouvelles lois pour élargir l'exploitation du patronat, les employeurs pourront maintenant connaître combien leur coûte un licenciement aux prud’hommes, ce qui leur permettront de connaitre leur marge de manœuvre pour licencier massivement. Le grand objectif notamment du MEDEF est d'arriver au licenciement sans motif.2

L'autonomie du marché du travail, c'est la liberté d'exploitation

 

La mobilité

La mobilité est sans doute l'un des éléments les plus enrichissants dans l'existence. Être mobile avec l'assurance de la sécurité du travail permet au travailleur d'être en mouvement pendant sa vie professionnelle. Par contre dans la tendance néolibérale, la mobilité sur le marché du travail devient l'occultation de l'imprévisibilité professionnelle, et de l'instabilité sociale, (par exemple avec la destruction du CDI, la flexibilisation du CDD, la destruction du salaire à vie des fonctionnaires pour un contrat sur 5 ans). 

La mobilité néolibérale, c'est l'absence de stabilité.

 

Plein emploi

Pour le plein emploi aux USA, en Allemagne et en Grande-Bretagne, voir l'article ici. Aux USA, les chiffres sont truqués et dans les deux autres, le plein emploi se fait par la précarisation du travail et de l'existence.

Le plein-emploi pour les néolibéraux, c'est la précarisation

 

Autonomie de l'école

Encore cette autonomie qui revient, ce mot est désormais utilisé partout : autonomie du travailleur, de l’employeur, du marché du travail, de l'école etc... Bien entendu tout le monde, vous comme moi visons le développement de notre autonomie, qui s'est construit pendant l'enfance et l'adolescence dans le but que nous puissions agir et penser par nous même. Étant moi même en formation de travail social, l’autonomie des personnes accompagnées est l'une des questions les plus décisives. Mais voilà, son utilisation par la tendance néolibérale est tout autre. L'autonomie de l'école, c'est la mise en compétition des écoles sur le modèle de la concurrence des entreprises. C'est la première phase avant la privatisation de l'école, sa vente aux investisseurs privés, aux entreprises pour la création d'un marché éducatif qui pourra générer jusqu’à 2000 milliards €. Je préfère vous renvoyez à mon billet pour plus de détail, ici.

L'autonomie de l'école, c'est la privatisation.

 

Former (dans la tendance autonomie de l'école version OCDE)

Les jeunes doivent être formés dés le plus jeune âge à l'imprévisibilité du marché du travail, donc à la concurrence, à la compétition. L’école doit faire intérioriser l'esprit d'entreprise au dépens de l’esprit critique. L'esprit d'entreprise se résume ainsi : Mon intérêt est avant tout l’intérêt de mon employeur. 

La formation faite par les entreprises, c'est former à la concurrence

 

Employable

Présente dans tous les livres de management des années 90, l'employabilité, c'est cette idée que nous aurons plusieurs métiers dans notre vie. Il faut s'adapter au changement, à la mobilité contrainte. Il faut donc faire fructifier toutes ses connaissances, ses compétences, ses savoir-faire, ses aspirations personnelles, dans ce que l'on appelle le capital humain, dans le but de s'adapter (soumettre) comme on dit aux exigences du marché. Pour les néolibéraux, l'employabilité n'est pas l'insécurité si l'individu arrive à valoriser tout ce qui peut le rendre employable (on revient au capital humain). Et pour cela, rien de mieux que les compétences transversales que nous allons voir ci dessous.

L'employabilité, c'est l'imprévisibilité.

 

Compétence

Pour aller plus dans le détail, j'ai écrit un article sur l'adaptation et la compétence ici. L'idée qui se cache derrière est l'affaiblissement des métiers fixes et rigides, donc des savoir-faire. Cela permet d'une part de casser toutes structures collectives. En effet, le métier fait toujours penser à un corps de métier et donc à une dimension collective. D'autre part, la destruction du métier permet la divine mobilité sur le marché du travail. Il faut accepter de ne pas faire carrière longue et prévisible. Il faut aujourd’hui être flexible, adaptable, interchangeable, malléable... Il faut être de la pâte à modeler pour qu'on puisse nous modeler selon les exigences du marché. Pour terminer, la compétence est purement individuelle, sans aucune référence à un collectif de travail. Le travail par la compétence permet l'individuation des carrières et des projets, et donc l’entière responsabilité de l'échec du travailleur dit autonome.

La compétence, c'est la destruction du métier.

 

Responsabilisation

Le travail par la compétence renforce l'individualisation de l’individu. La responsabilisation → l'individualisation de la situation : Cela veut dire que le travailleur devient le seul et unique responsable de ses difficultés. Personne n'a précarisé cet individu, il lui est interdit de contextualiser ses problématiques dans un contexte politique. Ici, je ne veux pas prétendre que l'individu n'est responsable de rien, mais que la demande de responsabilisation du discours managérial bloque l’accès à la réflexion des rapports de domination, d'exploitation ou même d'aliénation qui se joue dans l'organisation du travail. Le travailleur n'a aucune prise dans certaines situations et la responsabilisation est présente pour le faire exclusivement culpabiliser.

La responsabilité, c'est l'individualisation du travailleur.

 

Flexisécurité

Bel oxymore, plus on enlève du droit du travail, et mieux les salariés seront protégés.

La flexisécurité, c'est l'insécurité.

 

Plan de sauvegarde de l'emploi

Le cynisme dans toute sa splendeur. Les PSE remplace les licenciements collectifs. Au lieu de mettre l'accent sur les emplois licenciés, on le met sur les emplois supprimés. On positive pour ne plus émettre de contradiction.

Le plan de sauvegarde de l'emploi, c'est le licenciement collectif.

 

Collaborateur

L'idée est de supprimer toute idée de hiérarchie en entreprise. Dans les livres de management, un employeur n'a plus de salariés mais des collaborateurs. Nous sommes désormais tous des partenaires avec la suppression symbolique de la hiérarchie. De plus, l'idée est également de nous mettre tous au même niveau pour encore une fois ne plus émettre de contradiction : le boulanger avec son salarié au même niveau que le patron d'Areva et son salarié. Pour aller plus loin, c'est ici.

Les collaborateurs, c'est l'absence symbolique de la hiérarchie.

 

Marchés déprimés

Le management utilise un champ lexical médical pour rassurer en période de crise. On ne dit plus : c'est la catastrophe, mais les marchés sont déprimés, ou les marchés sont anesthésiés.

 

Vivre-ensemble

Le cœur de nos sociétés démocratiques est l'objectif du vivre-ensemble. Attention au sens idéologique que certains idéologues mettent derrière. C'est devenu un mot valise pour faire accepter n'importe quels projets. Le vivre ensemble de Nicolas Sarkozy est sans doute pas le même que celui de Jean-Luc Mélenchon. Le vivre ensemble basé sur l'imprévisibilité permanente que l'on nomme cyniquement mobilité, je n'y crois pas. Les néolibéraux nous demandent de vivre-ensemble tout en nous individualisant, de vivre ensemble en détruisant toutes structures de résistance issue du combat collectif.

Le vivre ensemble pour la tendance néolibérale, c'est le vivre seul.

 

Liberté

Comme je les dis plus haut, les réformateurs subvertissent les mots à consonance révolutionnaire. La liberté mais pour qui ? La liberté dans le langage néolibéral est la liberté du pouvoir financier, du marché du travail, de la propriété lucrative et de l'exploitation. Mais elle est également la destruction des cadres collectifs de régulation. Car la protection collective irait selon eux contre la liberté individuelle.

La liberté, c'est l'esclavage du marché.

 

Pour aller plus loin :

Boltanski et Chiapello - Le nouvel esprit du capitalisme. 

Alain Bihr - La novlangue libérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste.

Herbert Marcuse - L'homme Unidimensionel.

Franck Lepage - Fondation éducation populaire le pavé.

Geroges Orwell - 1984

 

 

1 Le nouvel esprit du capitalisme

2 https://www.challenges.fr/economie/gattaz-president-du-medef-veut-permettre-de-licencier-sans-justifier_63344

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