La novlangue de la guerre

Crime contre l'humanité, dommage collatéral, frappes chirurgicales... L'instrumentalisation de ces mots construit ce qu'on appelle la rhétorique de guerre. La manipulation de ces termes notamment par le journalisme dominant pose question. Retour sur ces concepts ambivalents.

Éric Filiol, ancien officier de la DGSE explique à Thinkerview les techniques utilisées notamment par l'OTAN, pour convaincre l'opinion publique d'une intervention extérieure. On appelle cela les techniques d'« information operation ». Ce sont des techniques de manipulation de l'information. Ces méthodes de langage sont utilisées par de nombreux médias généralistes, souvent pour défendre une politique impérialiste.

Nous allons décortiquer 3 mots :

  • Frappe chirurgicale

  • Dommage collatéral

  • Défense préventive

   1.   Les frappes chirurgicales

Officiellement, les frappes chirurgicales sont des attaques militaires qui sont censées viser que des cibles militaires, sans causer de pertes civiles. Il faut remontrer dans les années 90, pour que les États-Unis d’Amérique puisse continuer leur politique impérialiste, il fallait trouver un vocabulaire pour faire accepter à la population des bombardements massifs. Pendant la guerre du Golfe (1991), Georges H.W Bush met en place la stratégie « une bombe / une cible. » Une stratégie qui ne fait pas ce qu'elle dit, et ne dit pas ce qu'elle fait.

Rentrons dans le vif du sujet : les frappes chirurgicales.

L'idée est de retirer la charge négative des bombardements. La positivité de l'expression vient de « chirurgicale ». La chirurgie, c'est de la médecine. Le sens du détail est également primordiale et de plus, la chirurgie fait du bien. Les frappes chirurgicales deviennent donc des bombardements précis, et qui font du bien. Je vous laisse regarder cet extrait d'un reportage sur la guerre du Golfe, un exemple de frappe chirurgicale, une seule minute pour comprendre la finalité de ces attaques. (Ici)

 

   2.   Les dommages collatéraux

L'origine de cette expression nous vient tout droit de l'indignation du peuple américain, vis-a-vis des bombardements massifs contre les civils vietnamiens pendant la guerre du Viet-Nam, une guerre provoquée grâce à un mensonge américain. Cette expression est utilisée pour désigner les pertes civiles « involontaires » d'une action militaire. Mais elle permet également d'occulter une partie de la responsabilité de l'attaquant. Les victimes deviennent donc des pertes nécessaires, involontaires, mais pour une bonne cause, une cause plus grande que la vie.

Officiellement, le dommage collatéral n'est pas un crime de guerre bien que cibler un ennemi près d'une population civile peut être considéré comme un crime. De plus, les pays peuvent utiliser ce terme pour maquiller un crime contre l'Humanité en dommage collatéral. Cette expression est utilisée différemment selon le pays attaquant.

Par exemple, lorsque les USA bombardent l’hôpital tenu par Médecins sans frontières à Kunduz (Afghanistan) le 3 octobre 2015, tuant 42 personnes et faisant 37 blessées, c'est un dommage collatéral, une erreur et non un crime. Lorsque la Russie bombarde un hôpital à Alep (Syrie) en 2016, c'est un crime de guerre. Je ne soutiens pas la politique internationale Russe, mais je veux seulement montrer que cette expression est utilisée par les pays selon leur volonté pour manipuler l'opinion publique. Et en Russie, c'est bien sur le contraire. Les États-Unis commettent que des crimes contre l'Humanité, et Poutine bombarde en créant des dommages collatéraux.

 

   3.    Défense et guerre préventive

Dans l'Histoire de la guerre moderne, de nombreuses agressions ont été légitimés par les États comme « guerre préventive ». Sachant un affrontement inévitable, la guerre préventive a pour objectif de détruire une menace avant qu'elle ne se forme, ou bien de frapper en premier dans le but d'empêcher l'adversaire de dominer militairement et stratégiquement. Cette méthode a beaucoup été utilisée par les États-Unis dans son combat contre l'« endiguement » du monde de l'URSS. Crée par l'administration Eisenhower, la théorie des dominos consiste à éviter qu'un pays accepte la politique communisme pour éviter que d'autre le prenne pour exemple. Ainsi, la guerre préventive a régulièrement été utilisée pendant le 20ème siècle.

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La dernière guerre préventive en date pour les États-Unis est la guerre d'Irak en 2003, alors que nous savons pertinemment aujourd’hui que cette intervention a été crée sur un mensonge d'Etat. Les USA ont eux aussi été la cible de ce concept. La fameuse attaque de Pearl Harbor a été qualifiée de guerre préventive par le Japon. Les dernières en date ont été faites par l'Etat d’Israël contre les palestiniens.

En définitive, la rhétorique de la guerre est utilisée par de nombreux pays de l'Orient et de l'Occident. Le positionnement idéologique et stratégique de la nation déterminera l'utilisation de ce langage. Un crime contre l'humanité peut être maquillé en dommage collatéral et inversement. Une remise en question est nécessaire sur l'utilisation de ce vocabulaire, y compris dans le journalisme dominant.

 

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