Comment démythifier les novlangues ?

Dans ce billet, quelques clés seront données pour réussir à démystifier les langues de bois. N'oublions pas que : « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent. » Georges Orwell.

Introduction 

Dans mon édition « Décryptage de la langue de bois », j'ai ouvert plusieurs possibilités afin de repérer et de comprendre les bases des langues de bois. Ce billet a pour but de faire une synthèse sur tous ces billets. Je ne rentrerais donc pas dans les détails mais je mets tout en lien pour plus de précision.

Les langues de bois ont plusieurs intérêts selon leurs approches mais elles se nourrissent les unes des autres : elles donnent de l'espoir, elles jouent sur nos émotions et elles nous rassurent. La forme du discours est toujours travaillé mais le fond est totalement vide de pensée. En d'autres termes, les langues de bois permettent de parler sans rien dire mais en donnant l'illusion d'être intelligent. Les langues de bois permettent de faire accepter l'inacceptable.  

Nous allons résumer les 4 approches :

  -   Orwell

  -   Marcuse

  -   Le management

  -   Les figures de style

 

   1.    Georges Orwell

Les principes fondamentaux sont l'inversion de sens, l'oxymore et le slogan.

L'inversion de sens consiste comme son nom l'indique à inverser la définition d'un terme. Prenons un exemple : les fameuses charges sociales qui « pèsent sur nos entreprises ». Ces affreuses charges qui ne permettent pas d'embaucher et donc qui perpétuent un chômage de masse, empêchant la relance de la croissance. Mais quel fardeau ces charges sociales ! Ici, nous sommes dans une inversion totale de la signification de cette grande conquête sociale que je qualifie de révolutionnaire (voir Réseau Salariat).

Son vrai terme est : cotisation sociale et salaire socialisé (voir ici mon hommage à Ambroise Croizat).

C'est une ponction d'une partie de la richesse produite quotidiennement par les seuls salariés qui est mutualisée à l'échelle nationale, et répartie pour donner un salaire/allocation/pension aux retraités, aux chômeurs, aux soignants, aux parents et aux malades. La cotisation est révolutionnaire puisqu'elle permet de mutualiser un peu moins de 500 milliards d'euros et de les distribuer selon les besoins de chacun, sans faire appel au crédit financier ou au marché des capitaux. Il faut donc augmenter massivement la cotisation sociale qui est avant tout du salaire socialisé, voilà pourquoi le patronat la qualifie de charge sociale. Nous devons ben évidemment augmenter des salaires, mais si nous les pensons comme des « charges » c'est plus délicat. En définitif, soit nous considérons la cotisation comme une conquête sociale qu'il faut continuer. Soit nous intériorisons l'inversion de sa définition en la considérant comme une charge pour les entreprises, les actionnaires et les ultra-riches, (les 1 %) qui se sont appropriés 82 % de la richesse mondiale produite en 2017. Si on intériorise cette fable, il est impossible d'augmenter la cotisation et donc le salaire socialisé.

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 Une autre méthode est l'oxymore.

L'assimilation entre deux termes antagonistes. L'idée est de mettre dans le flou l'esprit critique et le raisonnement. Mon exemple préféré : le capitalisme moral ! Quelle supercherie ! Jean Marc Borello, délégué national d'En Marche a écrit son livre « pour un capitalisme d'intérêt général » en 2017. Un livre que je vous déconseille sauf si vous avez un bon sens de l'humour.

Le capitalisme est par essence amoral, il n'a pas conscience du bien ni du mal et généralement, il ne fait que le mal. La raison est que le capitalisme est un système de prédation. Pour reprendre l'humour de Franck Lepage sur le capitalisme moral : c'est comme si vous rencontrez un lion dans la jungle, et bien forcément il va vous tuez. Mais ce n'est pas parce qu'il est méchant mais parce que c'est un prédateur, c'est inscrit dans sa nature. On ne moralise pas un prédateur. Le capitalisme, c'est pareil. Alors moraliser le capitalisme, c'est comme si devant ce lion vous lui dites : « Allez couchez Simba ! Allez donnes la papatte et sois gentil ». Un peu utopique non ?

Pour aller un peu plus loin l'approche de Orwell, c'est ici (inversion/oblitération de sens et slogan)

 

   2.    Herbert Marcuse 

L'approche que l'on peut faire avec la pensée de Marcuse, c'est celui d'un appauvrissement du vocabulaire critique. Cette paupérisation des mots et d'expressions critiques peut se faire que par le remplacement d'autres formes. En effet, il ne faut pas seulement enlever des mots, ce serait trop facile de les retrouver. Il faut plutôt les faire penser différemment. Le pouvoir dominant va donc les faire penser positivement. De ce fait, l’ensemble du vocabulaire va devenir positif pour ne plus pouvoir émettre de contradiction. Pour éviter toutes mauvaises interprétations et incompréhensions, un mot critique est un mot qui a une charge négative en lui, qui peut remettre en cause un rapport de pouvoir, de classe, de domination, exemples : licenciement collectif et soumission. Un mot positif, c'est exactement le contraire, c'est un mot qui n'a aucune charge négative en lui.

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Nous allons reprendre les 2 exemples que j'ai cité plus haut : licenciement collectif et soumission.

Aujourd'hui, le licenciement collectif est devenu : Plan de sauvegarde de l'emploi. Quelle finesse dans cette subversion sémantique. Nous passons de l'accusation d'une suppression massive de poste au secourisme du patronat pour le sauvetage de l'emploi. Pourtant le résultat sera le même → suppression massive de poste.

Le deuxième exemple est la soumission, aujourd'hui nous avons l'impression qu'elle n'existe plus. Nous ne devons plus nous soumettre à un modèle économique de prédation et de domination, mais il faut plutôt s’adapter aux nouvelles problématiques sociales et économiques. Ici, il y a plusieurs ouvertures. La première est bien sur une raison de lutte sociale. Penser « soumission », c'est également penser des rapports de domination, des rapports de classe, de pouvoir, de revenu qui va nous permettre de nous révolter et de nous mobiliser collectivement. Alors si la classe dominante nous fais penser « adaptation », c'est l'épuisement de la force sociale. En effet, réussir à s'adapter aux changements du modèle capitaliste, aux aléas du marché du travail, c'est extrêmement positive et valorisant. C'est le fameux pragmatisme de Macron ! Se mettre à l'école du réel et arrêter de penser ce qui n'est pas possible. Donc dans la vision définie par la classe dominante, l'adaptation au changement permanent est totalement positif. C'est une compétence à construire, à valoriser et à développer. C'est d'ailleurs ce qui est aujourd’hui demandé par nos employeurs : des compétences et moins de savoirs ! Je ne vais pas m’étendre dessus car c'est le sujet du management que nous verrons après. 

Aujourd'hui la critique radicale est anesthésiée ou discréditée devant le soi-disant réalisme, devant l'empirisme et le pragmatisme comme divinité suprême de la compréhension du réel.

Pour aller plus loin avec Herbert Marcuse que je vous conseille sans retenu, un philosophe bien injustement oublié, c'est ici.

 

    3.   Le management 

L’apparition du modèle managérial nous vient tout droit de la contestation populaire du projet culturel du capitalisme des années 60, du rejet du taylorisme et qui amènera la révolution culturel de mai 68.

Le traumatisme patronal et politique provoqué par l'insurrection de 68 restructure le projet culturel du capitaliste, en lui faisant accepter certaines demandes de la population. C'est à dire moins de hiérarchie, plus d'autonomie dans le travail, un pouvoir de créativité, d'avoir plus de responsabilités... En clair, sortir de l'aliénation Taylorien du travail. Mais le management n'est que la continuité de l'aliénation, elle est juste réorganiser. (Pour aller plus loin dans les organisation du travail, ici). 

Pourquoi peut-on définir le modèle managérial comme une novlangue ? Tout simplement par l'intériorisation de son discours. Le management, c'est bien évidemment l’acceptation d'une part de la domination capitaliste, mais surtout l'individualisation du travailleur dans son rapport au travail/donc a autrui. D'autre part, c'est la responsabilisation totale de l'individu de toutes ses difficultés et ses échecs. Aucun rapport d'inégalité ou de domination n'a influencé son parcours. La reproduction sociale n'existe pas, nous sommes tous responsables de notre place dans les rapports sociaux.

On va également demander à un salarié d'être responsable, mais quelle est la finalité de cette responsabilité ? Est-ce une responsabilité consistant à garantir l'image de l'entreprise ou une responsabilité vis-à-vis du client ? Et si les deux éléments rentrent en contradiction, comment réagir devant cette opposition ? Aucune réponse n'est donnée et l'individu culpabilisera devant ce conflit de valeur. On demande également de l'autonomie, mais jusqu’où cette autonomie peut-elle se pratiquer ? Quelle en est sa finalité ? Quelles en sont ses prescriptions ?...

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Les livres de management sont très utiles pour comprendre l'esprit du capitalisme. On ne dit plus "crise" mais « les marché sont déprimés ». On ne dit plus "c'est impossible" mais « c'est un challenge à relever ». Il n'y a plus de "responsabilités familiales" mais des « contraintes familiales ». Cette dernière est d'un cynisme sans nom. C'est le sacrifice de sa vie sociale et intime afin d'exploiter au plus profond l’âme du travailleur(euse). Nous devons accepter que notre vie familiale soit une contrainte pour la productivité de nos entreprises et non l'inverse.

Le management, c'est également l'absence symbolique de hiérarchie. Nous devenons tous des partenaires avec un dialogue social afin de « sécuriser les relations professionnelles ». Elles ne sont en fin de compte que la soumission au diktat du champ patronal sur la production et dans le rapport salarial. D'ailleurs, le patron n'existe plus, on appelle cela un "collaborateur". Le salarié a également disparu, c'est aussi un "collaborateur". Il n'y a donc plus de hiérarchie dans l'entreprise mais un ensemble de "collaborateurs" qui sont "partenaires" dans l'application du projet d'entreprise commun afin de répondre au diktat du client et du marché. Avec le management, la dictature ne vient pas du champ actionnarial et patronal mais du client et du marché. Protection de la hiérarchie et de la subordination absolue.

Nous pouvons également avoir une approche aliénante. Une tendance comportementale se met en place actuellement afin de construire une société d'employabilité, c'est à dire de précarité, de changement permanent, d'insécurité, qui nous dépossède de nos savoirs. Aujourd’hui, il faut être mobile, souple, flexible, adaptable, interchangeable, modulable, disponible... C'est à dire avoir des compétences, nouveau mot d'ordre du management. Il faut remplir son "capital humain" afin de nous rendre employable telle une marchandise sur le marché du travail.

Pour aller plus loin dans le management et le langage qui s'impose en entreprise, c'est ici, et ici.

 

   4.   Les figures de style

Les figures de style permettent une multitude de diversion, de bloquer l'esprit critique, de masquer un intérêt fallacieux, de faire perdre toute crédibilité à quelqu'un sans utiliser d'arguments....

Que ce soit par l'utilisation de pléonasme consistant à répéter dans une même phrase des mots synonymes, dans l'idée de consolider sa position et de lui donner de la force : « Oui, il est vrai que j'ai toujours prononcé devant vous la vérité vraie, j'ai toujours affirmé que la démocratie participative consoliderait le lien social et la citoyenneté active, afin de construire un partenariat coopératif et collaborationniste qui nous mènera vers un destin d'avenir prometteur et encourageant. »

Très beau discours non ? Mais il y a pas moins de 7 pléonasmes dans ces trois petites phrases. Certains sont anodins bien entendu, mais ils permettent de rendre rassurant le boniment du locuteur. Bonne forme mais le fond laisse à désirer. Mais l'idée n'est pas de dire une vérité mais seulement de convaincre.

Bien d'autres figures de style permettent des tours de magie comme l’hyperbole. Elle consiste exagérer de manière grossière la position idéologique de son adversaire afin de lui faire perdre toute crédibilité. C'est donc une méthode qui permet lorsqu'on est à court d'arguments, de disqualifier son adversaire. J'utilise souvent l'exemple de Bernie Sanders : le 6 novembre 2015, afin de décrédibiliser son concurrent pro-arme à feu, il déclare : « Les gens qui pensent qu'ils devraient avoir la possibilité de posséder un lanceur de missile dans leur jardin en tant que droit constitutionnel ont tort ». Bien sur, jamais son adversaire politique ne pensait cela, mais le fait de Sanders exagère massivement les propos de son concurrent lui fait perdre toute crédibilité.

Pour aller plus loin dans les figues de styles, ici et ici.

 

Pour finir

Voici donc la première synthèse sur les langues de bois, d'autres viendront par la suite mais il y a déjà beaucoup à faire avec ces 4 approches, qui sont d'ailleurs encore à développer. Pour ceux qui veulent visualiser comment ces techniques peuvent s’incruster dans un discours dominant aujourd'hui néolibéral, je vous invite à lire ce billet ici, qui résume bien comment il est si facile de se faire avoir avec une bonne construction d'un discours.

 

Synthèse des 4 approches

Les 4 approches vues dans ce billet sont également complémentaires. Elles ne sont pas des dogmes immuables et rigides. On retrouve par exemple dans l'approche que je fais de Marcuse et son positivisme du vocabulaire, un discours assez orwellien d'inversion du sens des mots critiques, ou encore dans le discours par slogan Orwellien un rapprochement avec les concepts opérationnels de Marcuse. Dans ces novlangues, la grande idée est la recherche du refus de la contradiction, ce que j'appelle aussi la perversion sémantique fascisante.

Pourquoi ?

Car le refus de la contradiction est propre au fascisme et non à la démocratie, même si nous pouvons relativiser cette thèse en l'assimilant plutôt à un enfumage sémantique. C'est à dire à la mise en place d'un écran de fumée, d'une confusion sur le sens que l'on donne aux mots et donc, le sens que l'on a du réel et de la représentation que nous en avons.

 

hu

 

 

PS : Désolé pour la qualité, le convertissage de Médiapart rend flou l'image. Je vous conseille donc de la télécharger afin d'y voir plus clair.

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