La novlangue ou la servitude volontaire ?

L'un des buts de la novlangue néolibérale est de détruire symboliquement toute forme de hiérarchie pour ne plus avoir à la penser. C'est par les mots et les concepts que cette novlangue opère avec notamment les nouvelles techniques de management, afin de poursuivre la contre-révolution néolibérale.

Conflit de classe → Dialogue social

La propriété privée a séparé les individus en plusieurs classes sociales. Cette séparation s'est construite par l'appropriation de la richesse par une minorité de personnes. Naturellement, cette séparation engendre que l'on appelle des conflits des classes. La classe des propriétaires lucratifs (classe dominante) a pour but de continuer sa domination ainsi que son système de prédation. La classe des dominés a pour objectif de survivre, de lutter, et de renverser cette classe capitaliste. Ceci serait la définition marxiste séparant la société en deux grandes classes distinctes, la classe bourgeoise et prolétaire. Depuis les 30 glorieuses, une classe moyenne s'est construite (bien que son origine peut remonter au début du 20 siècle). L'un des objectifs de la lutte de classe mené par la bourgeoisie est de convaincre les classes moyennes de faire alliance avec eux, et non pas avec la classe populaire. Mais aujourd'hui le concept de classe sociale devient de plus en plus flou. Un sens politique se cache derrière cela. La référence à la richesse économique et aux inégalités de classe est insupportable pour la classe dominante. Cet effacement a pour but de privilégier la lutte à caractère démographique, c'est à dire un individualiser les individus (voir l'article).

Les contradictions de classe amènent automatiquement des conflits d’intérêts de nature sociale ou économique. Penser les résoudre avec un dialogue social est un leurre. L'objectif de cette transformation de vocabulaire passant de « Conflit de classe » à « Dialogue social » est multiple. D'une part on supprime totalement la notion de classe, de dynamique collective lié au capital financier et culturel, ainsi qu'à la domination commune subie dans les rapports sociaux liés aux rapports de production capitalistes. D'autre part, on « positivise » le vocabulaire. J'ai déjà expliqué ce concept de « positivation » du vocabulaire ici mais rapidement, le pouvoir remplace les mots contenant une charge négative (c'est à dire des mots permettant de critiquer et remettre en cause une structure économique ou sociale), par des mots positifs. Car si l'ensemble des mots devient positifs, alors nous ne pouvons plus émettre de contradiction. La domination devient du partenariat, la soumission de l'adaptation, et le conflit de classe du dialogue social. Mais honnêtement, pouvons nous, nous émanciper d'une domination par le dialogue social ?


Nos ancêtres ont-ils eu les congés payés par le dialogue social ? Le salaire à la qualification ? Le régime général ? Ect.... L'ouvrier d' Areva peut-il dialoguer avec son patron qui va le licencier 1 ? Engager un dialogue social sur l’augmentation des salaires ? Sur les licenciements collectifs et abusifs que le gouvernement va moins condamner ? Le Medef veut aller plus loin en mettant en place le licenciement sans motif 2 ! Il n'y a pas de dialogue social dans un conflit de classe de cette importance. Et bien entendu dans le dialogue social, c'est toujours celui qui est placé au dessus de la hiérarchie qui l'emporte. Le dialogue social tel qu'il est utilisé authentifie les caractères de prédation de la classe dominante. Bien que le dialogue est nécessaire dans beaucoup de situations, penser que ce concept peut résoudre les contradictions de classe est de la pure démagogie. Un antagonisme aussi violent ne peut être résolu dans un dialogue social. Face à la montagne capitaliste, seul un rapport de force peut prétendre la faire trembler, pas un dialogue apaisant.

 

Domination → Partenariat

Nous sommes aujourd'hui tous des partenaires. En entreprise, le patron et l'ouvrier sont devenus partenaires grâce à la mise en place du dialogue social. Mais quelle est la force d'un « dialogue social » quand l'un des partenaires est placé au dessus dans la hiérarchie sociale et professionnelle lui donnant le pouvoir sur l'autre ? Pour un partenariat équitable, toutes les composantes ont une égalité de décision, dés lors qu'il y a une ou des composantes qui ont plus de pouvoir, les discussions deviennent inégales. Nous ne sommes donc plus dans un partenariat mais dans la mise en place d'un pouvoir organisateur de décision. 

Aujourd'hui, le mot partenaire est présent partout : l’armée de Terre est le premier partenaire des jeunes,4 votre banque est votre associé etc. L'objectif de cette transformation de langage est d'enlever toute notion de hiérarchie. Par exemple dans les nouveaux manuels de management, le mot hiérarchie n'est plus utilisé alors que dans les années 70, il était le plus cité !

De plus, il y a toujours des rapports conflictuels entre les institutions, entre les personnes. Mais ce terme de partenariat enlève toute cette complexité. Comment prétendre qu'un simple employé est partenaire de son patron ? Est-il son égal ? Comment une institution sociale peut prétendre que le conseil départemental est son partenaire alors qu'il est un donneur d'ordre ? L'association est asservie par la subvention indispensable pour mettre en place les projets... acceptés par le conseil départemental. Critiquer une décision d'un partenaire placé au dessus de nous reste compliqué. Un ouvrier peut-il remettre en cause les décisions de son employeur ? Une association peut-elle remettre en cause la décision du Conseil Départemental qui la subventionne ?

Le partenariat permet de masquer les notions hiérarchiques entre les institutions et les personnes. Le problème est que cela dénature totalement le principe de partenariat authentique. Car bien entendu, le partenariat n’est pas quelque chose de négatif, au contraire. Mettre en place des dynamiques collectives inter-institutionnels, permet d'être plus efficace dans les missions à réaliser pour le bien de chacun. Mais son instrumentalisation masque les notions de hiérarchie pouvant penser la domination, et les relations conflictuelles qui sont naturelles. Avec l'utilisation du partenariat, nous sommes tous égaux mais....symboliquement !

 

Soumission → Adaptation

S'il n'y a plus de domination, forcément, il n'y a plus de soumission. Car ce qui est soumis est forcément dominé, et ce qui domine provoque logiquement soumission. Mais aujourd'hui il faut s'adapter. Nous ne devons plus nous soumettre au modèle économique mais nous devons nous s'adapter aux nouvelles problématiques sociales et économiques pour relancer notre pays. Prendre conscience de notre soumission au modèle capitaliste, se serait repenser en terme de domination. Nous devons nous adapter, nous rationaliser et éviter de penser quelque chose qui n'existe pas encore, en nous conformant au modèle qui semble naturel. Pour le néolibéralisme, refuser de s'adapter, c'est ne pas avoir de compétences. Pour lui, l'adaptation fait partie des compétences indispensables pour la société d'employabilité. L'adaptation est utilisée pour occulter l'acceptation d'un monde qui ne peut être changer radicalement. Il faut donc le changer mais seulement en acceptant la tendance actuelle comme irrémédiable et raisonnable. Voila pourquoi ne devons être résistant face à ce mot si positif « l’adaptation ». S'adapter, c'est refuser de faire société. 

Aujourd’hui, le néolibéralisme veut détruire toute notion de métier, car il fait toujours référence à une dimension collective. Il veut nous individualiser par la compétence et dés l'enfance. L'école doit conditionner les jeunes dés le plus jeune âge, (voir l'article ici). Une compétence, c'est toujours individuelle, c'est du savoir être. Le savoir-être est propre à l'identité ; c'est « être ». Avoir une certification, c'est du savoir-faire, c'est « avoir ». Lorsque l'on critique quelqu'un sur son manque de savoir faire, c'est toujours désagréable, mais c'est le « avoir » qui est touché, la possession d'un individu. Lorsque l'on critique une personne pour son incompétence, c'est l'« être » qui est touché, soit l'identité de la personne, ce qu'il est au plus profond de lui. La critique du savoir-être est toujours d'une violence inouïe, et l'arme absolue de la culpabilisation.

Ne pas avoir de compétence est une nouvelle arme du néo-libéralisme pour individualiser l'individu, et pour le culpabiliser de son échec de ne pas suivre la cadence. En effet, aujourd'hui pour l'employeur, il faut être souple, disponible, interchangeable, malléable etc. La compétence, c'est s'adapter ou plutôt se soumettre a une société de précarisation, ce que les néolibéraux appellent une société d’employabilité. Il n'y a jamais de compétence comme s'opposer à une décision injuste, ou encore se mobiliser collectivement contre les licenciements. S'adapter est devenu la soumission à la domination. Encore une fois, la pensée néolibérale dénature totalement la compétence. Son utilisation faite par les nouvelles stratégies de management permet de faire travailler le salarié sans pouvoir lui faire penser ce qu'il agit.

 

Pour aller plus loin :

Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski, Eve Chiapello, 1999

Les évangélistes du marché,  Keith Dixon, 1998

La novlangue néolibérale: La rhétorique du fétichisme capitaliste, Alain Bihr, 2007

 

1 http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/10/19/areva-les-syndicats-acceptent-plus-de-3-000-suppressions-d-emplois-en-france_4792569_3234.html

2 http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/video-672-000-licenciements-en-france_735741.html

3 https://www.lesjeudis.com/articles/actualites-larmee-de-terre-partenaire-des-jeunes-pour-lemplo-1131

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