La discrimination positive ou la légitimation d'un mécanisme de domination ?

Quelle est la pensée des politiques de « discrimination positive » en France ? Depuis 30 ans, ce type de dispositif est crée dans l'espoir de rétablir la justice sociale. Mais quelles peuvent être les dangers de ce dispositif ?

Les politiques de « discrimination positive » sont présentes en France depuis les années 90. Pour la gauche, elles sont considérées comme positives et nécessaires pour le rétablissement de « l'égalité des chances ». L'objectif est de créer un traitement préférentiel pour une personne ou un groupe de personnes discriminé pour une caractéristique sociale. 

 

1. Un dispositif d'action faisant passer la conséquence pour la cause.

Dans un premier temps, la discrimination positive est un dispositif permettant de faire passer le symptôme pour la maladie, la conséquence pour la cause. L'idée première est de masquer la véritable problématique pour éviter de lutter contre elle, contre son fondement, car dans ce cas, c'est le système socio-économique qu'il faut remettre en cause. Le dispositif va donc faire passer le symptôme pour la maladie. Il va lutter contre lui. Par exemple pour la discrimination à l'embauche, le symptôme est le fait qu'une personne a une origine ethnique, la maladie est l'organisation du travail en entreprise. Que va faire le dispositif ? Va t-il remettre en cause notre façon de voir le travail ? Non, il va mettre l'accent sur le symptôme de l'individu. Pour cette raison, le dispositif de discrimination positive ne peut pas remettre en place la justice sociale. Il ne faut pas donner un médicament pour faire disparaître ou soulager le symptôme, mais trouver un vaccin pour éradiquer la maladie.

Le dispositif permet de limiter les dégâts du modèle néolibéral. Il permet de masquer les rapports de domination sociétaux et la mainmise de la petite minorité capitaliste sur les moyens de production. Or un dispositif ne peut résoudre un problème de domination, et malgré sa bonne volonté, il devient lui aussi un mécanisme de domination. Le dispositif restreint la pensée par l'action. Nous misons tout sur ces politiques en oubliant de raisonner réellement sur son sens véritable, et ce qu'il produit.

 

2. Le déplacement de la lutte sociale

Ce qu'il produit, c'est en partie le déplacement de la lutte sociale, de la mobilisation collective (bien que ce ne soit pas le seul fautif, mais le dispositif y contribue). Pour quelles raisons ?    

D'une part, certains dispositifs mettent l'accent seulement sur l'individu. On individualise la situation au lieu de la penser dans un ensemble sociétal. On fait porter la responsabilité de la situation sur l'individu en ne remettant pas en cause les éléments extérieurs qui l'attaquent. Or ce n'est pas à la personne qu'il faut s'en prendre, mais à la domination capitaliste qui alimente la violence des rapports sociaux. L'individu devient le seul responsable de sa situation et de son devenir. Personne n'a crée ses difficultés ou alors elles sont naturelles, il n'y a pas de coupable. La responsabilité est donc inhérente à l'individu et à lui seul. 

D'autre part, il déplace la lutte sociale vers les problèmes démographiques, et non vers les problèmes de classes sociales. Nous nous battons de plus en plus pour une caractéristique individuelle ; car nous sommes jeunes, seniors, retraités, chômeurs... L'individualisation de la lutte sociale voulue et créée par la classe dirigeante permet de la mettre à l'abri. Nous ne luttons plus pour un bien commun, contre une domination sociale et économique, mais de plus en plus pour des caractères individuels, d’où notre défaite depuis plusieurs années.

La mise en concurrence des dominés (jeunes contre seniors, public contre privé, fonctionnaires contre employés, salariés contre chômeurs...) est le résultat de notre défaite collective. Car pendant ce temps, la classe dirigeante peut continuer à attaquer les acquis sociaux que nous avons conquis. La classe dirigeante naturalise les problématiques en les ramenant uniquement à l'individu.

 

3. La création d'une élite

La discrimination positive crée une élite parmi les discriminés et laisse sur le bord de la route les autres. C'est un double échec pour certains. La mise en concurrence des personnes discriminées s'inscrit totalement dans la pensée néolibérale. Au lieu de porter notre regard sur la lutte sociale contre l'exploiteur / le dominant, on met en concurrence les dominés / discriminés. Ce ne sont pas que des victimes de leurs stigmates, ils ont également une responsabilité dans la discrimination qu'ils subissent.

Le but de l'élite constituée est de donner un exemple à atteindre pour le restant de la communauté discriminée. « Regardez ! Si lui a réussi, alors vous pouvez également réussir ! ». Dés lors que l'on intériorise cela, la personne en difficulté culpabilisera de son échec. Le sport, l'art et le divertissement sont les meilleures représentations de la création du modèle de l'élite parmi les discriminés. En 2016, 70 % de l'équipe de France de football pendant l'Euro étaient soit de couleur noire, ou d'origine étrangère. Beaucoup d'artistes français ont une origine étrangère. Pourquoi ? Parce que le sport et le divertissement sont les seules domaines qu'on laisse aux immigrés ou descendants d'immigrés.

 

4. La discrimination positive contre la méritocratie si chère à la France

En France, nous accordons beaucoup d'importance au mérite individuel. Notre mérite propre constitue notre place dans la société. On appelle cela la méritocratie (que je réfute car nous sommes dans une société de reproduction sociale). Le problème de la discrimination positive est qu'elle dénature totalement cette notion, si légitime dans notre société.  

La discrimination positive peut d'une part légitimer la discrimination subie par l'individu et d'autre part, la stigmatiser dans son lieu de travail. Elle légitime la discrimination subie par l'individu en la ramenant à son stigmate, à sa différence. Dès lors, moi qui suis dans ce dispositif, je ne suis pas embauché par une entreprise grâce à mon savoir-faire, mes compétences, ou pour mon mérite propre, mais parce qu’il faut un arabe, un juif...

D'autre part, elle ne lutte pas contre la discrimination. Sur mon lieu de travail, je pourrais être caractérisé comme la personne embauchée grâce à mon origine, et non pour mon savoir-faire.

 

5. Un mécanisme de domination ?

La discrimination positive devient discriminante pour d'autres. Pourquoi une personne ayant le même mérite qu'une personne discriminée, devrait-elle laisser sa place pour la raison, de remettre de niveau la balance de discrimination ? La discrimination positive devient un mécanisme de domination, pour tous.

Plus personne n'est discriminée si tout le monde l'est !        

De même pour la personne bénéficiaire, la discrimination positive provoque sa stigmatisation en la ramenant à son identité sociale/ethnique/religieuse/sexuelle. Dès lors, le dispositif fait passer son savoir, ses compétences et ses qualités comme secondaire. Sa seule qualité devient son stigmate.

 

6. Pourquoi est-il si positif ?

La discrimination positive est un oxymore. C'est l'union de deux termes antagonistes. Depuis quand une discrimination, donc un objet de domination, peut être positive ? Les neuro-linguistes nous démontrent que lorsque l'on met un terme positif et négatif à la fois, le cerveau par instinct de survie, enlève la charge négative de l'expression. Dès lors que l'on comprend cela, l'oxymore devient un objet de pouvoir intense pour la classe politique !

 

Conclusion

Bien que la discrimination positive pourrait partir d'une idée respectable, celle de lutter contre la discrimination propre, elle provoque son contraire. C'est un dispositif ne permettant pas la lutte véritable contre les inégalités et discriminations subies. Il s'inscrit totalement dans le modèle des réformateurs libéraux. C'est un détournement de lutte contre les discriminations. Ce mécanisme peut également stigmatiser, faire culpabiliser et discriminer. Il ne peut rétablir de l'égalité sociale, c'est impossible. Le problème ne vient pas des personnes, mais de l’organisation du travail en entreprise. Ce dispositif est un faux-concept, donnant l'illusion d'une détermination de la classe politique à lutter pour la justice sociale. Mais il n'en est rien.                                                                                                                                                                                                            

La discrimination positive ne dit pas ce qu'elle fait, et ne fait pas ce qu'elle dit.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.