La dette française, une très belle dette !

La dette publique est devenue depuis 30 ans l'argument principal de la pensée néolibérale pour justifier le refus de tout investissement public. En Marche s'inscrit dans cette dynamique et pourtant, l'argumentation de l’extrême centrisme est faible.

« Il faut mettre en place des mesures d'austérité pour sauver notre économie, il faut se resserrer la ceinture. Nous ne pouvons pas maintenir un pays à flot avec une dette qui ne cesse de s'accroître pour atteindre bientôt 100 % du PIB ! ». Voici ce que nous entendons au quotidien sur la majorité des chaînes de télévision, à la radio, dans la presse écrite, grâce aux interventions d'« experts » et d'éditorialistes à l'esprit « pragmatique » et « réaliste ». L’omniprésence de la pensée néolibérale dans le discours médiatique et politique rend difficile la possibilité d'une alternative. Les néolibéraux prennent toute la place et les économistes Keynesiens ou Marxistes sont invisibles du débat. Finalement quand on nous rabâche sans cesse depuis des années et surtout depuis la crise de 2008, que la dette est le principal problème du pays, on commence logiquement à le concevoir.

 

  1.  Quelle représentation de la dette ?

Pour commencer, discutons du terme. Lorsqu'on parle de dette publique, on a tout de suite une représentation négative et contraignante. Or les néolibéraux ont pourtant une vision différente pour le privé. En effet, lorsqu'un individu crée une entreprise, la première chose qu'il fait est d'aller voir sa banque pour lui demander un prêt afin qu'il puisse investir dans sa structure naissante. Ici, on appelle cela de l'investissement, ou encore l’expression : le « besoin de financement de l'entreprise ». Par contre pour le public, on ne parle pas d'investissement ni de production mais seulement de dette économique. On le voit pour la SNCF avoir ses 50 milliards de dettes. Pourtant le groupe Altice a une dette équivalente mais personne ne fera la morale au groupe capitaliste car c'est le système privé. La croyance néolibérale partira du principe que la dette sera mieux gérée. Or la crise de 2007 est avant tout une crise de dette privée...

 

   2.  La mystification du ratio PIB-Dette

Les néolibéraux utilisent l'argument suivant pour faire peur à la population : « une dette à 97% du PIB et bientôt 100 %, c'est intenable pour l'Etat », faisant transparaître l'illusion de la faillite. Ici, nous sommes encore dans un discours de classe proprement bourgeois. Pour l'expliquer prenons un exemple. Un ménage achète une maison à crédit pour 100 000 € avec un salaire mensuel de 3000 €. Afin d'avoir une stabilité financière, il sera conclut avec la banque qu'il remboursera à hauteur de 500 euros par mois, soit 6000 euros par an. Il mettra donc environ 17 ans à la rembourser (6000 € par an x 17 ans = 102 000 €). On calcule donc la dette du ménage sur un temps déterminé. Maintenant imaginons que la banque l'appelle le lendemain en lui demandant de tout payer en une seule année de revenu ! Le remboursement devient impossible et impensable. Sa dette n'est plus soutenable, elle s'évalue à 277 % à l'année. En d'autres termes, on ne ramène pas une dette de plusieurs années sur une seule année de revenu !

Pourtant c'est ce qu'on fait avec la dette, on la ramène à une seule année de production, quelle absurdité ! La dette a été contracté sur des années alors pourquoi la ramener sur une seule année de production, comme s'il fallait rembourser en 12 mois ?! Prenons un deuxième exemple pour calculer la dette autrement. Premièrement selon le Trésor Public, les titres de dette sont en moyenne de 7 ans et 31 jours. Deuxièmement le PIB en 2017 était d'environ 2400 milliards €, donc en 7 ans la France produira 16 800 milliards de richesses (sans croissance). Si on ramène la dette publique qui est d'environ 2200 milliards à 7 années de richesses soit 16 800 milliards €,  elle descend à environ 13 % du PIB!1 De plus, on ne gère pas un État comme un ménage car il est immortel. Il fait donc courir sa dette sur plusieurs années car tout le monde sait qu'un Etat ne paye jamais sa dette mais surtout ses intérêts. En d'autres termes, le poids de la dette est lourd selon la façon dont on le calcule.

Ensuite il y a une autre contradiction, la dette est un stock et le PIB un flux. Donc ramener la dette au PIB n'a pas véritablement de sens, on devrait plutôt comparer un stock avec un autre. C'est le FMI qui a voulu ramener la dette sur le pib mais seulement pour calculer ce qu'un Etat peut payer comme intérêts au titre de la dette. Il faut donc mettre en opposition la dette avec le patrimoine public. C'est lui qui garantit sa soutenabilité. Or en France, nous couvrons notre dette publique avec nos actifs publics. Il faut donc la relativiser et c'est pourquoi les marchés financiers prêtent à l'Etat Français à des taux faibles. 

 

    3.  La croissance stagne,  le PIB s'effondre, la dette augmente !

On a compris que le ratio dette-PIB est fortement contestable dans la façon dont il est utilisé par les néolibéraux. De plus la croissance est l'enjeu principal de ce ratio. Depuis la crise de 2007, elle a stagné sauf pour l'année 2010 et 2011 où elle a atteint un petit 1,7 %. Mais pour le reste elle ne dépassait pas les 1%. En 2008 elle était de 0,2 % et le cas le plus grave est la récession de 2009 à – 2,9 % ! Donc si on calcule la dette en fonction du PIB et que ce dernier est comprimé ou s'est effondré, la dette augmente logiquement même si son poids n'a pas bougé de manière considérable ! L’austérité salariale et budgétaire comprime logiquement le PIB ce qui par conséquence fait grimper la dette publique dans son ratio. Les pays comme le Portugal, l'Espagne ou encore la Grèce ont vu leurs dettes augmenter de manière phénoménale, mais principalement parce que le PIB s'est effondré.

Pour le Portugal entre 2009 et 2013, il y a eu 4 années de récession. L'année 2012 fût la plus violente avec un - 4%, le PIB s'est donc effondré et pendant cette période, le ratio dette-PIB est passé de 83,6 % à 129 % ! En ce qui concerne l’Espagne c'est la même chose, la récession a touché le pays entre 2009 et 2013, le ratio est passé de 39,5 % en 2008 à 100 % en 2014. Pour ces pays, les taux d’intérêts des dettes ont flambé et la dette s’emballe logiquement. Le problème n'est donc pas seulement le stock de dette mais également la compression de la croissance économique.

La France au lendemain de la deuxième guerre mondiale avait une dette à 150 % du PIB. En 1960 elle était passée à 35 %. Cependant elle n'était pas remboursée mais le pays a fait de la croissance et donc le ratio PIB-Dette a diminué. Un Etat ne rembourse jamais sa dette et heureusement, sinon il saigne à blanc son économie et n'investit plus.

Il faut donc relativiser la dette publique bien que Maastricht nous impose de ne pas dépasser une dette de 60 % du PIB. Ce qui est absurde car ce taux décrété par l'UE ne prend pas en compte la soutenabilité de la dette qui dépend de nombreux critères : patrimoine public, taux de croissance, taux d’intérêt, nationalité des détenteurs2… 

 

4. Et les autres dettes ?

Pour terminer, si on accumule toutes les dettes (publique, ménages et entreprises), la France est le pays le plus endetté devant les USA, l'Allemagne et la Grande Bretagne. D'ailleurs la dette privée est aujourd'hui  à 125 % du pib alors pourquoi ce silence des néolibéraux ? Pourtant le commencement de la crise, c'est « la montagne de la dette privée avec notamment la faillite de Lehman Brothers en 2007, ceci est l'acte 1 de la crise » (C.Ramaux). C'est le système néolibéral qui a mis en péril l'économie. D'ailleurs l'augmentation rapide de la dette publique a notamment pour cause la crise des dettes privées car il a fallu renflouer les banques, et on a cassé la croissance les nations. En fait on accuse les pompiers d'avoir créent une inondation pour éteindre l'incendie. Et ce qu'il y a de plus dramatique, c'est que malgré cette crise nos dirigeants vont plus loin dans la logique néolibérale et la financiarisation de l’économie. Une prochaine crise conséquente serait-elle à prévoir dans quelques années ?

 

 

1 http://www.jean-luc-melenchon.fr/2011/08/19/la-dette-est-un-pretexte/

2 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/18/pourquoi-doit-on-garder-un-deficit-public-inferieur-a-3-du-pib_5113056_4355770.html

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