La transformation d'esprit du capitalisme

Le capitalisme se révolutionne sans cesse et doit se justifier. Il doit faire approuver son existence comme indispensable et naturelle. Société d'employabilité et flexibilité sont aujourd'hui les mots d'ordre avec comme justification : la succession de projets et d'emplois afin de « désaliéner » l'individu du travail, en rendant le travailleur « autonome ».

Cet écrit n'a pas pour but de critiquer le bien fondé d'un projet, ou encore des logiques de partenariat indispensables afin de créer des dynamiques collectives dans un état décentralisé. Il a pour but de réfléchir sur la notion d’accumulation de projets dans un système en réseaux, que je m'efforcerais d'expliquer.

 

1. L'esprit du capitalisme

Boltanski et Chiapello dans leur livre remarquable « Le nouvel esprit du capitalisme », expliquent la nouvelle tendance des années 90 en se servant des livres de management de cette époque. Il faut dans un premier temps comprendre que le capitalisme est en mouvement constant. Il doit se révolutionner et innover sans cesse. La dernière révolution est l'informatique et l'automatisation. De ce fait, les rapports sociaux (relation dans une société entre les individus, entre les groupes et entre les individus et les groupes) changent en fonction des nouveaux attributs du capitalisme. Ce dernier doit toujours justifier ses changements en trouvant des concepts qui légitiment sa présence. L'esprit du capitalisme, c'est donc sa personnalité, il doit rendre naturel et indispensable son existence, c'est cela le génie du capitalisme.

Dans les années 60, l'esprit du capitalisme tournait autour de l’État fort bureaucratisé (bien que cette tendance commencé déjà à s’essouffler), avec une forte hiérarchie en entreprise, la valorisation des cadres, des carrières longues et la stabilité du travail. Le sociologue Polonais Zygmunt Bauman appelle cette période la « modernité solide » basé sur l'équilibre et le prévisible. Cette période organise de manière bureaucratique les institutions et l'activité humaine. Cette modernité solide permet aux individus de se construire une identité grâce aux nombreuses références identitaires bien définies : que ce soit par le travail, la religion, les traditions etc. Toute cette stabilité nous permet donc de nous projeter dans l'avenir.

Puis dans les années 80 mais surtout à partir des années 90, cet esprit a changé. L’État bureaucratique est attaquée de plein fouet. Il est considéré comme un organisme totalitaire aliénant les individus. Les lois Defferre (1982) vont continuer la décentralisation après la création des départements et régions, afin de donner plus d'autonomie aux collectivités locales et de ce fait décharger l’État de certaines responsabilités. Selon les politiques, la décentralisation apportera plus d’efficacité grâce à une démocratie de proximité. La crise des années 70 a crée un chômage structurel de masse accompagné par le mouvement de désindustrialisation, la demande de rentabilité immédiate des actionnaires avec leurs investissements à court terme, la révolution technologique, toutes ces nouveautés ont considérablement changé les structures économiques et sociales et donc les rapports sociaux.

Pour reprendre Zygmunt Bauman, il utilise le terme de « modernité liquide » pour définir notre société depuis les années 80, caractérisant le hasard, l'imprévisibilité et le mouvement constant. La modernité liquide détruit les certitudes des individus autrefois construites par la modernité solide. Idem pour la construction identitaire, nous n'avons plus de références à suivre. L'identité devient un cercle sans fin de remise en question dans un monde qui avance à toute vitesse. La consommation devient un marquage social très important pour les individus qui s'identifient à leurs objets, qui eux mêmes changent en permanence. La forte hiérarchie est supprimée pour l’implication des salariés dans le projet d'entreprise commun, leur accordant plus d'« autonomie ». Les carrières longues verticales deviennent des carrières horizontales. C'est à dire que nous ne montons plus dans la hiérarchie, nous sommes déplacés vers d'autres projets, d'autres objectifs et responsabilités. La stabilité professionnelle est substituée à l'instabilité, appelé cyniquement « mobilité sur le marché du travail ».

 

  2.  La cité connexionniste

Nous vivons depuis plus de 30 ans dans une cité connexionniste, dans un système en réseau. Jamais les connexions entre les institutions, les entreprises et les personnes n'ont été aussi fortes grâce à l'informatique, internet et l'internationalisation (rendre international une action). Le sociologue Manuel Castells évoque cette société en réseau en la définissant comme une communauté globale interconnectée permettant un accès mondial. Cette société est un espace de flux qui agit et entrecroisent les relations sociales, institutionnels et les sociétés entières. Les réseaux de communication et économiques deviennent les piliers de la productivité et de la compétitivité. Cette société a donc remplacé la société bureaucratisé, et elle a besoin d’innovation, de changement, de dynamisme et elle s'adapte aux changements sociaux rapidement, permettant de justifier les bouleversements permanents du capitalisme. C'est le premier lien que nous pouvons faire avec l'accumulation excessive de projets que nous verrons ensuite.

Pour justifier cette cité connexionniste, il faut la valoriser en permanence. A travers « Le nouvel esprit du capitalisme », Boltanski et Chiapello décryptent la volonté du capital des années 90 : la mise en place de la cité par projets en prenant appuie sur cette nouvelle société en réseau : « Les projets permettent la production et l'accumulation dans un monde qui, s'il était purement connexionniste, ne connaîtrait que les flux sans rien ne puisse se stabiliser, s'accumuler et prendre forme : ... le projet est précisément un amas de connexions actives propres à faire naître des formes, c'est à dire à faire exister des objets et des sujets, en stabilisant et en rendant irréversible des liens. Il est donc une poche d'accumulation temporaire, qui, étant créatrice de valeur, donne un fondement à l'exigence de faire s'étendre le réseau en favorisant les connexions ». 1

 

  3.  La cité par projets

La cité par projets, c'est une multitude de projets accumulés ayant un début et une fin, qui subiront une évaluation, puis se succéderont en favorisant le court terme. Cette accumulation valorise en premier lieu la société de réseau avant même l'individu. Elle n'est certes pas prononcé, mais elle est justifiée par la mise en œuvre des projets. Cette accumulation est devenue une nouvelle forme de justification du capitalisme : Nous devons accumuler des projets tous comme d'autres peuvent accumuler du capital. Ceux qui se trouvent tous en bas de la théorie du ruissellement doivent produire une sorte de « capital projet » officiellement appelé capital humain que nous verrons plus loin.

Le danger est que nous réduisons l'existence à un système de production. Tout devient projet. L'utilisation de ce terme a explosé depuis les années 90. Une femme peut désormais faire un projet de naissance, nous incitons également les retraités à faire des projets, mais aussi les chômeurs, les ouvriers (dont le projet doit être le même que celui de l'employeur...). Nous demandons aux jeunes d'en faire également (mais en lien avec non pas leurs inspirations personnelles, mais de plus en plus avec les exigences du marché du travail). Ils doivent faire des projets d'avenirs, des projets de vie car visiblement vivre ne suffit plus. 2

Dans certaines structures sociales, des projets doivent être faits pour racheter deux raquettes de tennis de table dans le but de prouver le bien fondé de la demande, et de montrer son efficacité. Une stagiaire en formation d'éducateur spécialisé s'est vue faire des projets de récréation ! Même la récréation doit être productive, il faut mettre du sens dans tous les aspects de la vie. La récréation est pourtant un moment de détente, de relaxation, de dialogue, d’interaction, un moment où on se vide l'esprit. Même ce moment doit être efficace. Heureusement que la majorité des travailleurs sociaux s'opposent à cela mais pour certains les activités semblent indispensables. La passivité n'a pas sa place alors que certaines personnes fournissent déjà un effort considérable dans de nombreuses actions du quotidien.

Nous disons également de personnes qu'elles n'ont pas de projet, qu'elles sont délaissées et donc mises sur le carreau. Est ce que nous devons tout définir par le projet ? Il faut faire attention à l'utilisation excessive de ce terme car pour le capital tout devrait créer une valeur et être productif.

Mais revenons à notre cité par projet. L'accumulation des projets et leurs évaluations régulières valorisent le réseau et les acteurs institutionnels, et d'autre part, enrichie le capital humain de l'individu dans sa vie professionnelle.

Arrêtons nous sur ce point.

 

  4.  Le capital humain

Pour faire accepter les contradictions du capitalisme et pour justifier son absurdité, le capital se doit d'inventer des concepts ou plutôt des faux-concepts. Ici c'est le capital humain pour l’employabilité.

L'esprit capitaliste des années 90, c'est la société d'employabilité. Elle est basée sur l'accumulation des différents emplois dans l'existence professionnelle. Ce que l'on nomme cyniquement mobilité sur le marché du travail. Pour ce faire, nous devons intérioriser des compétences transversales nous permettant d'être « flexible » contre les métiers trop stables et trop rigides. Il ne faut plus de métier avec un savoir faire précis, mais des compétences transversales afin de cumuler des emplois : être mobile, souple docile, malléable, interchangeable, adaptable, flexible... Le travailleur doit être une pâte à modeler pour que l'employeur puisse lui donner une forme selon la demande du marché. Encore aujourd'hui, cette tendance agresse le système social et professionnel avec la destruction du code de travail, du CDI, du CDD, la facilité dans les licenciements et même la création du CDI par projet, soit un CDD flexibilisé !

Il faut donc se rendre employable, se vendre telle une marchandise sur le marché des esclaves... du travail. Pour justifier la disparition des carrières longues pour l’employabilité et l'imprévisibilité, il faut relativiser la peur de l'instabilité, du changement permanent. La classe dominante a mis en place le faux-concept le « capital humain », quel bel oxymore !

Autrefois, on utilisait le terme de force de travail, faisant référence à la seule condition physique du travailleur/se. Avec le capital humain, c'est l'ensemble de la condition humaine, jusqu'à son intime qui est arraché à l'individu pour le valoriser sur le marché du travail. Si l'individu ne trouve pas d'emploi, c'est qu'il n'a pas assez enrichi son capital humain, il doit en donner plus. La seule responsabilité devient inhérente à l'individu de ne pas réussir à se rendre employable. La remise en cause du travailleur/se dit autonome permet de mettre à l'abri la violence économique du système capitaliste. L'accumulation de projets ou le cumul des emplois fructifient donc le capital humain.

Ce capital humain d'une part justifie et valorise le capital, c'est à dire l'un des fondements du capitalisme et son système d’accumulation de richesse en le rendant naturel et morale. D'autre part, le fondement de ce concept est le rassemblement de toutes les facultés de l'individu qu'elles soient physiques, morales, intellectuelles, émotionnelles, relationnelles etc. Nous arrivons à l'exploitation la plus complète de l'être humain !

Selon les adeptes de cette tendance (Néolibérale), cette forme d'organisation de la vie par projet ne caractérise pas l'instabilité professionnelle. Car selon eux, si le travailleur/se augmente son capital humain, il n'aura pas de problème pour trouver un emploi, c'est un peu juste tout de même comme justification... L'individualisation des travailleurs notamment par les logiques managériales est indispensable pour cette future société d'employabilité. C'est pourquoi l'accent est mis sur le projet individuel. Il est clair qu'il est plus dur de mobiliser des ouvriers mis en concurrence à travers des projets individualisés.

 

  5.  Préférer le moyen/long terme

Résumer la vie a une multitude de projets individualisés devant être prouvé utile et justifié, évaluer en permanence est un non-sens. Dans les années 70, les éducateurs mettaient en place des projets sur du moyen/long terme avec des étapes intermédiaires. Il y avait un budget général et ils pouvaient avec cela mettre en place des projets dans une relation de confiance. Bien sur il y avait un contrôle, mais nous étions pas dans cette tendance d'efficience exacerbée, de justification à chaque demande économique même minime, et dans la restriction des budgets malgré les besoins sociaux en augmentation. Nous finançons aujourd'hui de moins en moins de projets collectifs pourtant source d’émancipation et de socialisation. L'individualisation des carrières et des projets annihilent toute notion de collectif.

Idem pour de nombreux dispositifs notamment d’insertion de l'emploi. Ils sont souvent basés sur l'individu pouvant le culpabiliser d'avoir « quitté » une société qu'il devrait aujourd’hui retrouver, tout en démontrant sa capacité à y arriver. Comme disait le sociologue Bernard Ime 4, spécialiste des questions d'insertion : « Les dispositifs créent du lien tout en déliant ».

 

En conclusion 

L'accumulation et la production de projet justifie la société connexionniste en réseau. Nous sommes incité à consommer un maximum d'activités. Notre vie doit être bien remplie, même la détente et la relaxation devrait s'inscrire dans un projet avec une finalité. Le sociologue Harmut Rosa 5 démontre l'aliénation construite par l'accélération sociale. Nous devons aujourd’hui courir partout pour toujours rester à la même place. Une bonne vie est une vie bien remplie. Ce qui est valorisant pour l’individu, c'est le nombre d'actions dans lesquelles ils s'inscrit.  Nos rythmes de vie s’accélèrent et changent plus rapidement. Il faut faire plus de chose en moins de temps, la vie elle-même doit être efficiente... Il n'y a plus de stabilité pour se projeter dans l'avenir, nos projets et nos activités sont à court terme et se succèdent inlassablement. Nous surfons sur une vague sans s'apercevoir qu'elle ne tient que sur du vide.

Comme l'écrivait si bien le sociologue Walter Benjamin : « Nous devenons de plus en plus riches en expériences éphémères mais de plus en plus pauvres en expériences réellement vécues ».

Mais tous ceci n'a rien de naturel, il est le fruit de la violence économique demandant de la rentabilité immédiate sur les investissements à court terme des actionnaires, ainsi que les nouveaux moyens de financement de l’hôpital et du médico-social demandant plus d’efficacité et d’efficience.

Devons-nous réduire l’existence à une évaluation permanente avec la transformation de l'homme en marchandise. Pour terminer, reprenons la définition marxiste de la marchandise : « C'est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d'autres biens ou services équivalents »8. Le capital humain, l'accumulation de projets et d'emplois voulue par la société d'employabilité nous rendant esclave sur le marché du travail nous réduit à la définition marxiste de la marchandise. Notre vie doit être un processus productif, un processus de marchandise. Et bien sur, les seules personnes à qui on ne demande pas de faire des projets, c'est la classe dominante.... Seuls les dominés doivent s'inscrire dans cette organisation de production, pas les riches

 

 

 

 

1 L'esprit du capitalisme – Botanski, Chapello p170

2 Franck Lepage Incultures 1

3 La Boeté – La servitude volontaire

4 http://www.scoplepave.org/archives/ledico/auteurs/Bernard%20Eme%20-%20%20de%20quelle%20insertion%20parle%20t%20on.htm

5 https://www.monde-diplomatique.fr/2012/05/POLLMANN/47720

6 Bernard Friot

7 https://www.youtube.com/watch?v=59oKWUyaUrY&t=1s

8 Marchand , 1998

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