L'école version néolibérale

Comment l'OCDE et l'UE ont prévu l'école de demain ? Sa privatisation n'est plus qu'une question de temps. Retour sur ce projet méconnu.

Je remercie Nico Hirtt pour son travail fabuleux et sa résistance à la privatisation de l'éducation nationale. Cet article n'aurait pas vu voir le jour sans son abnégation. (voir son site en bas de l'article). Ce billet critique la vision de l'école de l'Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE). L'OCDE est l'un des Think-Thank les plus violents de l'idéologie néolibérale. Il influence l'UE sur les politiques à mettre en place. Le but de ces deux institutions est de privatiser l'école ou du moins de les mettre en concurrence. Sa vente aux investisseurs privés et aux entreprises est également une possibilité. En effet, le profit pouvant être fait sur l’éducation est deux fois supérieur à celui du marché automobile. De quoi faire frémir certaines personnes...

Avant de commencer, je dois rappeler que l'OCDE est un Think Thank néo-libéral. Il utilise une novlangue que l'on pourrait appeler « pensée opérationnelle » (Herbert Marcuse). La pensée néo-libérale utilise des mots positifs et subvertit leur sens, c'est ce qui constitue sa force. J'ai donc crée un petit dictionnaire avant de commencer afin de comprendre la définition "cachée" de certains mots. C'est tout le principe de la novlangue, cacher des objectifs inavouables. Il n'y a pas de complot mais juste un discours de classe afin de défendre des privilèges. 

 

Lexique néolibéral :

Autonomie → Concept indispensable avant la privatisation, l'autonomie consiste à mettre en compétition les écoles sous le modèle de l'entreprise. De plus lorsqu'on parle d'individu autonome, c'est est un individu individualiste et sans protection syndicale.

Compétence → Concept complexe à comprendre car la compétence est positive. Ici, l'idée d'une part d'individualiser les carrières et de faire accepter l'employabilité, soit le changement permanent. On fait disparaître les savoir faire rigides pour intérioriser des compétences transversales qui souvent, résulte dans la soumission à l'employeur : être docile, souple, interchangeable, disponible, flexible, malléable etc

Éducation tout au long de la vie → Disparation des savoirs et compétences pour en acquérir de nouveau. Concept crée pour légitimer le changement permanent de l’employabilité.

Employabilité → Savoir se rendre esclave du marché du travail, acceptation de l'instabilité professionnelle.

Responsabilisation → Culpabilisation de l'individu devenant le seul responsable de l'avidité de la classe capitaliste.

Mobilité → C'est une compétence, c'est accepter la précarité de l'emploi au dépend de la sécurité du travail. Il faut d'adapter au marché.

Flexisécurité → Plus les salariés auront moins de droit, et plus ils seront protégés ! Quelle ironie !

Qualification → Le pouvoir veut la confondre avec la certification, or c'est un piège. La certification atteste l'acquisition de savoir-faire qui reconnaît ma capacité à produire, avec notamment l'obtention d'un diplôme. La qualification atteste le niveau de contribution à la production de valeur économique, auquel se situe le poste de travail que j'occupe, défini par les conventions collectives avec des minimas sociaux.

 

L'école produit-elle un manque de qualification (certification) pour le « marché du travail » ?

Après une massification des savoirs au siècle dernier, nous voilà à l'heure de sa marchandisation. Regardons ce graphique :

 

graphique2-2

Depuis plus de 10 ans, les politiciens et employeurs répètent ce discours « Le problème c'est le manque de qualification. Le niveau est de plus en plus faible. ». Pourtant jusqu'en 2020, le graphique de CEDEFOP, (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle) nous démontre que seulement 37 % de l'emploi nécessitera un haut niveau de qualification.

Le rapport de CEDEFOP 1 affirme que « les prévisions d’évolution de la demande montrent que la plus forte croissance se situera dans les occupations hautement et faiblement qualifiées ». Mais d'un autre coté, il affirme également qu’il y a de moins en moins d’emplois pour les travailleurs faiblement qualifiés. Pourquoi cette contradiction ? Une réponse saute aux yeux : les individus travailleront à des emplois ne reflétant pas leur véritable niveau de qualification.2 On appelle cela l’excès de culture.3 Franck Lepage et Luc Carton ont théorisé ce concept. En Europe, il y a un taux de surqualification au poste de 10 à 30 %.4 De plus, les chiffres du MEDEF de 2013 montrent que les 4 métiers les moins pourvus, sont dans le secteur de l’hôtellerie /restauration, les vendeurs, les employés de cuisine et la conduite de véhicule. Sur les 47 000 emplois les plus difficiles à pourvoir en France, au dernier semestre 2013, seulement 9000 soit 19 % nécessitent un haut niveau de qualification. Avec un taux aussi élevé de chômage en France, est-ce réellement un problème de qualification ?

Depuis la fin des années 2000, la vision européenne de l'école sert exclusivement les intérêts économiques. Il faut que les jeunes se forment non pas sur ce qui les intéressent, mais selon ce que veut le marché du travail 5. De plus, cette pensée économique consiste à diminuer les dépenses dans l’enseignement car selon elle, cela n'augmente pas la qualité de l'école.

 

La nouvelle école du marché ?

Cette nouvelle école, c'est la formation à « l'esprit d'entreprise ». Aujourd'hui, les employeurs veulent des compétences et non des savoirs faire. Ces compétences seront garanties par l'éducation tout au long de la vie. Une compétence dans la pensée néo-libérale, c'est être évaluer seulement sur du comportement, de plus elle  est strictement individuelle. La transition du savoir-faire à la compétence a pour but de casser toute dynamique collective en individualisant les carrières. L'entreprise demande aujourd'hui des travailleurs flexible et adaptable. Les enseignants devront former les élèves à l'imprévisibilité, à l'instabilité permanente, donc sans le dire, à la précarité. Un individu doit être de la pâte à modeler pour que l'employeur lui donner la forme qu'il veut. C'est le principe de l'après école appelé l'éducation tout au long de la vie. Le marché du travail est la mise en compétition des travailleurs entre eux, il faut former donc les jeunes dés le plus jeune âge à la concurrence, à la mobilité 6. C'est le projet du Conseil Européen, et cette individualisation doit commencer pour eux, dés l'école maternelle !7

L'UE et l'OCDE veulent donc former les jeunes à la sainte flexisécurité. L'école doit créer des futurs citoyens-consommateurs en apprenant aux jeunes à se former de manière autonome notamment à distance (e-learning). Puis la mise en place de la responsabilité si chère aux libéraux consiste en vérité à faire portant tout le poids de l’échec sur l'individu. Souvenez-vous des politiques de responsabilisation proposé par De Villepin : la suspension les allocations aux parents d'enfants délinquants ! Comme le dit Nico Hirtt, « responsabiliser », c'est inculquer l’idée que son propre intérêt s’identifie avec celui de son employeur. 

Cette nouvelle école voudrait mettre en place une « dictature » de la pensée. Je n'ai pas peur d'employer ce mot car cette école veut déposséder l'individu de toute esprit critique. Former les jeunes à la mobilité, à l'adaptabilité, c'est le modeler à un système qui les empêchent de pouvoir penser le monde, la société. L'esprit critique est enlevé des consciences pour mettre les jeunes dans un processus de réification, c'est à dire de transformer les jeunes en chose, en machine à produire pour le marché. Une machine ne peut remettre en cause ce qu'elle fait et pourquoi elle le fait. L'esprit critique sera remplacé par l'esprit d'entreprise.

Les savoirs seront diminués au profit des nouvelles compétences transversales. Toutes notions inutiles au capital : dehors ! Moins de latin, moins de philosophie qui permet de développer un esprit critique autonome, moins de littérature, moins de science et de technologie. Il suffit d'avoir des compétences dans chaque domaine mais surtout de d'avoir des connaissances qui vont pouvoir faire tourner la machine à billet pour l'employabilité. Pourquoi former des peintres, des philosophes, des écrivains ? Il faut construire les futurs robots de demain pour satisfaire les exigences du marché du travail. Il n'y a également pas besoin de base solide en économie si on inculque l'esprit d'entreprise, : « mon intérêt est avant tout l’intérêt de mon employeur ». De ce fait, la commission européenne et l'OCDE demande une plus grande autonomie de l'école contre le système trop centralisé de l'Etat. Mais cette autonomie cache le réel désir qui est de former des partenariats avec l'entreprise capitaliste. Idem pour l'ouverture sur le monde tend voulu par l'UE, ce nouvel accès sur le monde n'est pas l'ouverture aux cultures mais vers l'entreprise et l'idéologie néolibérale. 

Notre école deviendra-t-elle une pré-entreprise formant aux désirs exclusifs du capital avec notamment la mise en place d'un marché éducatif encore plus rentable que le marché automobile. Le néo-libéralisme va détruire toute résistance au changement avec sa pensée idéologique et son rêve d'employabilité. Mais est ce qu'aujourd'hui un Victor Hugo aurait été employable ? Un Picasso ? Un Claude Debussy ? L'ouverture au marché est dangereux et remet en cause l'éthique même de l'éducation. Devons nous faire du profit du l'éducation des enfants ? En tous cas, ce projet est surement le plus complexe a mettre en place, il n'est qu'un fantasme lointain pour la classe dominante. Cependant nous pouvons commencer à apercevoir ses débuts avec les compétences transversales, l'employabilité, l'éducation tout au long de la vie et un discours proche de du marché. Comme nous l'avons vu, un vocabulaire de novlangue est utilisé afin d’empêcher toute critique et donc, toute émancipation. C'est 1984 de Georges Orwell !

 

Voici le rapport 2001 de l'OCDE sur l'école. Vous remarquerez l'utilisation de la novlangue expliqué plus haut. Bonne lecture et analyse !

http://www.oecd.org/fr/edu/scolaire/1840081.pdf

http://www.skolo.org/2013/10/29/eduquer-et-former-sous-la-dictature-du-marche-du-travail/

http://www.skolo.org/2001/06/12/les-trois-axes-de-la-marchandisation-scolaire/

 

 

1 CEDEFOP, 2012b, p. 29

2 - http://www.skolo.org/2013/10/29/eduquer-et-former-sous-la-dictature-du-marche-du-travail/

3 https://www.youtube.com/watch?v=Pr4NlZxztqs&t=302s

4 Qintini, 2011. OECD, 2011b)

5 http://www.skolo.org/2013/10/29/eduquer-et-former-sous-la-dictature-du-marche-du-travail/

6 (Conseil européen, 2011, p.119/3)

7 Conseil européen, 2011, p.70/1).

 

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