La puissance de la langue de bois

Une nouvelle approche de la langue de bois utilisée par de nombreux politiques. Le paradoxe est que nous connaissons tous ces procédés, et nous les avons appris à l'école. Retour sur des méthodes cachant tout leur potentiel de manipulation sémantique dans le langage politique.

Nous avons déjà vu plusieurs approches de langues de bois, que ce soit par Orwell (ici), par le langage industriel et managérial (ici), ou encore par le positivisme de Herbert Marcuse (ici). Ici sera analysé une autre méthode : « La novlangue par les figures de style ».

10 seront analysées, 4 dans ce billet et 6 autres dans un prochain.

Ces pratiques sont utilisées par nombres de personnalités politiques mais également par des intellectuels. Leurs utilisations dans les débats sont très appréciées par leurs partisans, car certaines méthodes sont d'une subtilité tellement fine, qu'il est difficile pour le recepteur de prendre conscience de la manipulation sémantique qui se joue devant lui. Attention, manipulation ne veut pas dire conditionnement ! Nous sommes dans un discours mensonger, manipulateur ou démagogue, dans un discours de classe visant à défendre des intérêts particuliers et privées.

Commençons avec les 5 premiers.

 

  1.  Dans un premier temps, l'une des plus subtiles : l'euphémisme.

Il sert à renommer une réalité trop dure. Cette subtilité peut permettre de véritables tours de magie. Je vais prendre un exemple de Franck Lepage, militant de l'éducation populaire. Dans les années 70, le mouvement syndicaliste et étudiant appelé un pauvre : un exploité. Si on utilise ce terme, (toujours en se référent au principe « je peux penser à travers les mots »), on conçoit que la personne a été victime d'un processus que l'on appelle l'exploitation. Il y a donc un exploité et un exploiteur ; un dominé et un dominant. On essaye d'être solidaire avec le premier tout en étant nuisible au second.

Puis, le pouvoir politique a fait comprendre au mouvement social qu'il faut plutôt nommer ces personnes (exploités) comme des défavorisés. Occultation totale du rapport de force ! Dans le premier exemple, un individu a été exploité, dans le deuxième il n'a pas eu de chance. Effectivement, il n'y a pas de « défavoriseur » en France. On réduit l'individu à son état de manque et non d'exploité. Il faut donc uniquement être solidaire avec l'individu et son manque et surtout, on ne nomme jamais de coupable. Or s'il y a une victime, il y a forcément un coupable. Le refus d'en désigner un fait porter les deux poids à l'individu qui devient à la fois victime d'un état, mais en partie coupable de ne pas réussir à améliorer sa situation. Soit parce qu'il n'a pas assez bien travaillé à l'école, soit il n'a pas les bonnes compétences, les bons savoirs, ou qu'il n'arrive pas à se vendre à l'économie capitaliste (sur le marché du travail).

Dans le discours managérial, ce genre de principe est fortement utilisé. Lorsqu'il y a un moment dur, on utilise un vocabulaire médical pour adoucir : on ne dit plus « c'est la crise » mais « les marchés sont déprimées / anesthésiées ». On ne dit plus « c'est impossible » mais « c'est un défi » / « c'est un challenge ». On ne dit plus « instabilité professionnelle » mais « mobilité sur le marché du travail », on ne dit plus « insécurité de l'emploi » mais « employabilité », pour terminer on en dit plus « aliénation » mais « capital humain ».

Avec ces exemples, on se rend compte de la subversion totale de sens avec cette pratique.

 

  2.  Le contraire de l’euphémisme : l'hyperbole

L'hyperbole est l'exagération d'une expression pour marquer les esprits. C'est exactement la même chose dans les discours politiques ou bien dans les débats quels qu'ils soient. Il permet d'amplifier le discours de son adversaire et de l'extrapoler vers des choses qu'il n'a jamais dites. Prenons un exemple concret.

Bernis Sanders, démocrate américain, utilise cette figure de style le 6 novembre 2015. Le thème du débat était le port d'arme à feu. Il amplifie massivement la position des pro-armements jusqu'à l'absurde : « Les gens qui pensent qu'ils devraient avoir la possibilité de posséder un lanceur de missile dans leur jardin en tant que droit constitutionnel ont tort ».1 Bien entendu, à aucun moment les citoyens pro-armements ont émis l'idée d'avoir des lanceurs de missiles, mais « l'hyperbolation » de la position des pro-armement par Sanders permet de faire perdre toute crédibilité à leurs arguments. On retrouve cela constamment dans les affrontements politiques : « Les écolos veulent nous ramener à la bougie », « Le protectionnisme est la reconstruction du mur de Berlin »...

 

  3.  Maintenant le pléonasme

Cette figure de style est l'accumulation de deux termes synonymes : Monter en haut, descendre en bas, ou encore mon préféré « le tri sélectif » car peut-on trier pas sélectivement ? Ceci sont des pléonasmes banals que nous utilisons tous dans notre vie quotidienne. Mais pourquoi les utiliser en politique ? Parce que certains mots ont perdu de leur force. Le pléonasme permet d'une part de renforcer ce que l'on affirme dans le but de consolider sa crédibilité, et d'autre part, de légitimer par un synonyme le concept utilisé précédemment. Par exemple : la démocratie participative, la citoyenneté active, la vérité vraie... On ne réfléchie pas sur le pourquoi les mots ont perdu de leur valeur. Le pléonasme « démocratie participative » ne ferait-elle pas allusion à un problème de démocratie représentative ? L'essence même de la démocratie se résume dans la participation du peuple à l'activité politique, pourquoi devrait-on affirmer par ce concept (participation) que la démocratie doit être participative, puisque c’est ce qui constitue son fondement ?

 

  4.  Le contraire du pléonasme, l'oxymore.

Cette technique contrairement au pléonasme est beaucoup plus fine et subversive. L'oxymore est la construction d'une expression avec un mot suivi de son contraire, ou d'un mot qui lui fait obstacle. L'oxymore permet de mettre la pensée critique en confusion. Dans la pensée néolibérale, ce procédé est fortement utilisé pour brouiller toute réflexion et développement de sens. De plus, lorsque l'on utilise un mot négatif suivi par un positif, le cerveau donne plus de valeur au mot positif.

Prenons plusieurs exemples d'actualité : la flexisécurité. Fusion incompréhensible entre deux mots : la flexibilité et la sécurité. Le premier étant basé sur la diminution de la protection du travail , il est donc négatif. Le deuxième fait référence à la protection, ici c'est le fameux terme positif. La fusion nous donne donc : Plus en enlève du code du travail, plus les salariés seront en sécurité... La flexi-sécurité, quel paradoxe !

D'autres exemples : le commerce équitable (le commerce étant l'art de négocier, il est rarement équitable. L'objectif premier est de masquer l'exploitation des terres des pays en voie de développement, qui sont en réalité des pays où les grandes puissances contrôlent leur développement.

La tolérance zéro, qui est donc la légitimation de l'intolérance. Certaines pratiques policières ne seraient pas intolérantes (calais), elles ont juste une tolérance de niveau 0...

La discrimination positive, depuis quand la discrimination peut être valorisée ? Ne serait-ce pas la légitimation d'un mécanisme de domination ?

 

   Conclusion

A travers ces différentes approches et les quelques exemples donnés, on peut se rendre compte de tout le potentiel de ces types de procédés. La difficulté étant de les repérer afin de les analyser, je vous invite également à continuer ces recherches afin de faire partager la manipulation sémantique utilisée par les classes dirigeantes.

 

Voir ici un exemple complet de discours impliquant les langue de bois.

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1 Arguments politiques - Décryptez la langue de bois ! , Sylvain Bosselet , page 14

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