Et si je refusais de m'insérer 2/2 ?! - Nous sommes en excès de culture

Macron nous propose des dispositifs de formation afin de pouvoir insérer les personnes sur le marché du travail. Mais le problème est bien plus grand. C'est l'économie capitaliste qu'il faut rediscuter. Mais c'est plus facile de remettre en cause l'individu que les piliers du capitalisme comme la violence et l'absurdité du marché du travail, et la domination des propriétaires lucratifs !

Introduction :

Dans mon billet « Et si je refusais de m'insérer », j'ai écrit de nombreuses possibilités afin d'expliquer le chômage structurel de masse et le problème d'intégration dans le champ productif. J'ai d'ailleurs cité cette phrase : « une tertiairisation du travail qui réincorpore la culture dans l'économie, que le mouvement d’industrialisation avait retirée ».

Je vais expliquer plus longuement cette ouverture qui d'autre part, va à l'encontre de la fable que chantonne En Marche : « Il faut former les gens pour qu'ils puissent réussir à s’insérer », c'est à dire l'allusion à un éventuel manque de culture. D'un point de vue micro-économique, ça peut se discuter, mais d'un point de vue macro-économique, c'est perdu d'avance. Le problème n'est pas un problème d'insertion (processus individuel) mais un problème d'intégration (l(acceptation du champ productif de fournir du travail aux personnes).

Dans un premier temps, la définition du mot culture est à prendre dans son sens le plus large ; que ce soit son sens ethnologique, mais encore les capitaux culturels, et les systèmes de représentation que l'on se fait du réel, c'est à dire le sens que l'on donne à nos actions et au monde. Alors comment situer la culture dans la période d’industrialisation ? Je m'inspire beaucoup des travaux de Luc Carton sur la culture dans nos sociétés occidentales.

 

La société industrielle

Nous pouvons interpréter l'industrialisation comme l'expropriation de la culture et des savoirs des ouvriers et ouvrières. Avant l'arrivée de l'organisation dite scientifique du travail, les salariés organisent eux-mêmes l'activité. Les ouvriers qualifiés engagent des compagnons et des ouvriers non-qualifiés. Le patron ne peut pas s'immiscer dans cette organisation car il n'y connait rien, il est juste présent pour faire fructifier son capital. Son seul moyen de lutter est d'abaisser les salaires, mais il ne sait jamais s'il pourra gagner ce rapport de force contre une classe ouvrière qui est organisée collectivement. Les ouvriers peuvent se mettre en grève et donc arrêter la production. Le syndicalisme a d'ailleurs été crée par les ouvriers qualifiés qui se sont rassemblés ensemble afin de mettre en commun des savoirs collectifs.

C'est précisément sur ce dernier point (les savoirs) où le Taylorisme et le Fordisme vont faire mal aux ouvriers et aux ouvrières. Le Fordisme s'imposera en Occident notamment pendant les 30 glorieuses. Mais pour expliquer plus en détail, le fordisme est une organisation du travail qui s'est mise en place au début du 20ème siècle par Ford. S'inspirant fortement du Taylorisme, il continue la division technique du travail :

    -    Séparation entre la conception des tâches (ingénieurs dans des bureaux des méthodes) et leurs exécutions (les ouvriers).

    -    Hiérarchisation des tâches (l’ingénierie reconnu au dessus du manuel)

    -    Atomisation des métiers en quelques actions simplistes et répétitives.

Il dépouille comme le Taylorisme les travailleurs et les travailleuses de leurs savoirs, mais le Fordisme va également imposer le rythme des chaînes de montage. Les ouvriers et les ouvrières sont donc soumis à une cadence aliénante et un travail qui n'a plus aucun sens. La sociologue française Daniel Linhart spécialiste de l'évolution du travail et de l'emploi, explique que la logique Fordienne provoque dans les entreprises un turn-over de 700 % (rotation des tâches) dans la journée ! Les salariés ne pouvaient pas travailler dans ces conditions, ils arrêtent fréquemment le travail et sont remplacés par d'autres personnes. Mais la grande invention de Ford a été d'assimiler l'augmentation de la productivité et l’augmentation du pouvoir d'achat. De ce fait, il soutient une consommation de masse de la part de ses salariés qui vont pouvoir acheter les produits qu'ils fabriquent eux-mêmes. Ford va augmenter les salaires jusqu'à 2,5 fois le tarif moyen au USA. D'une part la consommation de masse va pouvoir se mettre en place et d'autre part, les salariés acceptent cette logique Fordienne qui n'a aucun sens et qui ne provoque que des souffrances au travail. Ceci est le concept amené par Ford et qui a dominé l’ère industrielle jusqu'à la fin des « 30 glorieuses ».

Les deux organisations du travail vont donc déposséder les salariés de leurs savoirs en divisant les tâches, en les hiérarchisant et en atomisant les métiers. Les tâches ne deviennent plus que des actions simplistes et répétitives (on a tous vu Charlie Chaplin dans les Temps Modernes). Le savoir est détenu par des ingénieurs et donc aussi par les patrons dans les bureaux d'études, qui décident comment les ouvriers doivent travailler. Ensuite, le savoir est également détenu dans les écoles mais à l'époque, elles étaient surtout pour les enfants des bourgeois. Les fils d'ouvriers allaient à l'usine à 13 ans. C'est en 1882 que Jules Ferry rend l'instruction primaire obligatoire de 6 à 13 ans, ce qui a permis de faire reculer l'âge des enfants au travail. Mais les études scolaires étaient réservées à une petite élite issue de la grande Bourgeoisie. Puis ensuite, le savoir est incorporé même aux machines. C'est elles qui ont le savoir, les ouvriers ne deviennent que des exécuteurs d'actions absurdes et simplistes, ce qui ne veut pas dire que la tâche n'était pas dure et aliénante !

L'absurdité du travail est un élément important car on enlève tous le sens que l'on donne au travail. Quel est le sens du travail pour l'ouvrier qui vise pendant 12 heures par jour des écrous en suivant le rythme des machines ? Il n'y a pas de sens culturel à ce que l'on fait au quotidien dans l'usine. De plus, a aucun moment l'organisation du travail ne valorise les autres qualités présentes chez l'individu.

Donc en conclusion, l'industrialisation va exproprier la culture et le savoir des individus pour les incorporer dans les bureaux d'études (ingénieurs + patrons), dans les machines et à l'école. Qu'est ce que cela produit dans la société ? En reprenant les travaux de Luc Carton, cela provoque une automatisation des lieux où est présente la culture, ce qui a pour conséquence que la culture ne circule plus dans la société, ni dans l'économie.

 

Le passage de la société industrielle à la tertiarisation

Mais le processus de désindustrialisation et les crises du fordisme vont faciliter l'arrivée de la tertiarisation de l'économie qui est une société de service (éducation, action sociale, administration, justice, restauration, service à la personne ect). Dans cette nouvelle phase du développement des sociétés, on réincorpore totalement la culture enlevé par l’industrialisation. On demande de la créativité, de l’autonomie, de l'inventivité, de l'innovation, de la nouveauté, de l'originalité... Les métiers de service appellent aux compétences relationnelles et émotionnelles que l'on avait pas avec les machines ! Ils demandent des capitaux culturels comme des connaissances musicales, cinématographiques, artistiques, sportives ect. Toutes ces connaissances et ces biens culturels étaient absents dans l'ère industrielle. Cela ne veut pas dire que les individus ne les avaient pas, mais en tout cas elles n'étaient pas reconnues par l'industrialisation.

Voila pourquoi nous pouvons émettre l'hypothèse d'une réincorporation de la culture dans l'économie et donc dans la société. De plus, aujourd'hui tout le monde va à l'école, il y a une culture globale commune. Jamais les étudiants français n'ont été aussi bien formés. Le niveau de diplôme des jeunes aujourd'hui (16-25 ans) est supérieur à ceux des années 70 et 80 notamment dans l'enseignement supérieur (bien que ça ne reflète pas le niveau de qualification). Le niveau culturel d'un bachelier aujourd'hui est égal à celui d'un ingénieurs en 1953.1

Pour terminer, la tertiarisation redonne plus de sens au travail que ce soit dans le contact humain et sa dimension sociale, et aussi dans nos systèmes de représentation. Lorsque j'achète une pizza italienne, c'est une partie de la culture italienne que j'apprécie, que je me représente et que je consomme. Lorsque je vais manger chinois, c'est toute la représentation gastronomique de la Chine que je me symbolise. Nos systèmes de représentation culturels sont toujours activés et sont en constantes évolutions. Bien que nous pouvons relativiser le sens dans le travail avec le management et la société d'employabilité, cette dernière est la définition de l'instabilité professionnelle que les néolibéraux veulent généraliser.

Cette réincorporation de la culture dans le champ productif et la société provoque un choc, car il y a d'un seul coup une abondance de culture en pagaille partout autour de nous. La culture est comme remise en circulation après avoir était autonomisée dans des lieux sacrés par l'industrialisation (école - bureaux d'études - machines). Aujourd'hui la culture est partout en mouvement. Nous avons déjà une culture commune grâce à l'école, nous avons une culture politique globale, mais également des cultures plus spécifiques ; une culture sportive, musicale, cinématographique, artistique, paysanne, ouvrière, des quartiers... Avec l'arrivée de réfugiés en Europe, c'est également une masse de culture qui arrive. Voila pourquoi nous pouvons émettre l'hypothèse que nous sommes en excès de culture et non pas en sous-culture. On en sait tous plus que ce qu'on nous laisse faire dans l'organisation du travail. Mais ceci n'est qu'une première partie pour expliquer l'excès de culture, la deuxième est expliquée dans ce billet : « Et si je refusais de m'insérer », c'est le point sur la déqualification-surqualification que vous pouvez revoir ici. Je ne le remets pas sur ce billet afin d'éviter la répétition et la lourdeur de l'article.

 

Pour terminer, il faut maintenant gérer cet excès de culture et c'est pourquoi je suis pour l'éducation populaire. Cette éducation populaire, c'est parler ensemble, pour s'éduquer ensemble, pour s'apprendre ensemble de nos savoirs, et tout est un savoir jusqu'à nos expériences sensibles. Ces savoirs sont appelés « profanes » et sont remis en débat notamment par les mouvements d'éducation populaire. Nos expériences vécues, nos expérimentations sont des savoirs. L'école et le travail ne sont pas les seuls producteurs de connaissances. La certification n'est pas la seule source qui justifie l'acquis. Le vécu est également un puits de notion, de pratique, de ressource, de compréhension et donc de culture.


Pour reprendre la citation du pédagogue Freire :

« Personne n'éduque personne, personne ne s'éduque seul, les individus s'éduquent entre-eux par l'intermédiaire du monde »

 

1 http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cedu/14-15/c1415051.asp

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